Crédit photo : Liliane Jodoin

Les quatre habitants de la petite ville de Worcestershire s’ennuient. Il n’y a rien à faire, rien à voir, pas de projets autour desquels se rassembler. La ville est tellement plate que les gens préfèrent aller mourir ailleurs. Il n’y a pas de cimetière à Worcestershire. Que du sable, du vent et la chaleur propre au Sud. Et il y a lui. Celui qu’on ne peut pas nommer. L’ancien maire, le tyran, le paria. La seule vue du tire de bicyk suffit pour raviver les mauvais souvenirs. Heureusement, le tire est mort et le maire n’est plus.

L’harmonie retrouvée de la petite ville est troublée par l’arrivée de Gilligan, une fille du nord à la chevelure de feu qui aimerait bien qu’on l’écoute quand elle parle. Justement, alors qu’elle prononce Worcestershire, la joie explose autour d’elle : les habitants n’avaient jamais entendu le nom de leur ville prononcé correctement avant ce jour. C’est le début d’une histoire d’amour entre Gilligan et Worcestershire… mais durera-t-elle bien longtemps?

Worcestershire tragédie municipale prend les allures d’une fable avec ses personnages naïfs, ses lieux bien délimités et ses dichotomies (ville/désert, nord/sud, vivant/mort, gentil/méchant). D’abondantes références à la culture populaire et à la sauce emblématique viennent compléter le portrait et donnent une patine absurde à ce texte signé Gabrielle Chapdelaine. Néanmoins, si les comédiens étaient convaincants dans leurs rôles respectifs, on déplore le manque de profondeur des réflexions qu’ils énoncent. Alors que les habitants se plaignent de leur oisiveté, c’est sans surprise qu’on découvre qu’ils sont incapables de faire quoi que ce soit ensemble sans s’engueuler. Gilligan, pour sa part, rêve de kidnapper une coiffeuse pour enfin pouvoir écouter à loisir la musique propre aux salons de coiffure; c’est là la seule alternative qu’elle trouve au vide ontologique qui l’habite. Surtout, l’intrigue est linéaire et seule la scène finale amène un peu de texture à cette pièce, alors que le cruel Tom, revenu en ville, forcera la venue d’un nouveau régime chez ce peuple somme toute inoffensif.

La mise en scène de la pièce est toutefois à souligner. Puisqu’il s’agissait d’une lecture, la présentation de Worcestershire tragédie municipale ne pouvait être aussi dynamique que l’exigeait le texte. Néanmoins, grâce à une astucieuse projection vidéo sur un écran qui arrivait à la taille des comédiens, il était possible de suivre les changements de lieux ainsi que les entrées et sorties de scène, car les jambes des personnages étaient projetées sur des paysages évocateurs (on a reconnu de jolis fonds d’écran Windows, entre autres). Cette façon de faire est venue renforcer l’impression d’assister à une fable, puisque les jours succédaient aux nuits et les dunes au village alors que se découpait la pièce en épisodes numérotés.

Bref, Worcestershire tragédie municipale se veut une pièce absurde mais la facilité de certaines de ses blagues et le manque de finesse de ses dialogues donne plutôt l’impression qu’on essaie de forcer le consensus. C’est là toute la beauté du laboratoire; il permet d’expérimenter, pour mieux retravailler les faiblesses du texte. À défaut d’avoir trouvé ça drôle, on aura au moins appris comment prononcer le nom de la satanée sauce.

Chloé Leduc-Bélanger

Worcestershire tragédie municipale était présentée dans le cadre du festival Zone Homa le 11 août dernier. Texte : Gabrielle Chapdelaine; interprètes : Rose-Anne Déry, Jeanne Roux-Côté, André-Luc Tessier, Maxime Brillon, Joanie Guérin, David Strasbourg; conception Vidéo : Charlie Marois. Pour la programmation complète, c’est ici.