Robine Kaseka dans En survolant la mer Égée / Photo : Victor Bégin

ZH Festival en est à sa onzième édition déjà. Je suis allé faire un tour pour une programmation double qui, elle, valait le détour. Il s’agit des créations de Baobab, compagnie de Thomas Duret.

Une danse pour l’écologie

Le premier des deux segments de la soirée, Quelque chose de chuchotant entre la gloire et le désordre, s’annonce comme une chorégraphie « explorant et questionnant les notions de compétition, de libre arbitre et d’individu versus le collectif ». Après avoir vu la danse, bien que j’adhère à cette énonciation, je voudrais rajouter le constat écologique que j’ai pu percevoir et interpréter.

La scène se déroule comme suit : un danseur seul se démène avec un sac en plastique, s’agitant pour que l’objet ne touche jamais le sol. Ma première question était celle-ci : pourquoi l’utilisation du sac en plastique? À mon sens, on se trouve dans une société où l’environnement préoccupe de plus en plus d’individus, et Thomas Duret, chorégraphe, a peut-être voulu glisser subrepticement ou non une critique de cette agitation. Au danseur seul s’ajoutent, graduellement, deux danseuses et un autre danseur qui ont aussi un sac en plastique chacun.e à gérer. J’y voyais comme une préoccupation individuelle de s’occuper de ses propres déchets, jusqu’à ce qu’ils et elles s’échangent enfin leurs poubelles.

Ce qui est intéressant, en outre, dans l’utilisation du sac de plastique (blanc et sans étiquette), c’est son esthétique de spectre, son rapport à la gravité qui permet toutes sortes d’acrobaties pendant la danse avant qu’il ne retombe au sol.

Les individus et leur sac de plastique ont formé, au fil de la chorégraphie, un collectif où chaque personne avait une personnalité distincte. Par exemple, le plus grand des danseurs, dernier entré sur scène, semblait le plus détaché, et limite chaotique. La troisième entrée sur scène se donnait dans les airs naïfs.

En somme, les mécanismes chorégraphiques de compétition, d’individualité et de collectivité qu’a menés Thomas Duret se sont avérés plutôt efficaces, peu importe la direction que prend l’interprétation de la mise en scène. Chapeau aux interprètes : Noël Vézina, Francis Jacques, Camélia Letendre et Etienne St-Pierre.

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D’hurlantes questions qui vrillent longtemps

Le deuxième et dernier segment, En survolant la mer Égée, revêt des apparences simples pour nous (spoiler alert) jeter en bas de nos chaises. Cette performance, par ailleurs filmée à ma grande joie, est une très agréable surprise. Le public arrive au cube, dans la Maison de la culture Maisonneuve. Une interprète est debout, ligotée dans ce qui semble être des liens de bondage. Deux rangées de chaises l’entourent dans un carré. Nous prenons place. 

Robine Kaseka, solide dans ses liens, se met à tourner en posant des questions. Il s’agira là du seul texte de tout le segment; des questions. Alors qu’elle tourne lentement et pose des questions avec un sérieux infaillible, elle fait d’abord rire par la légèreté de certaines répliques. « Pourquoi je déteste le bok choy », « Qui veut la peau de Roger Rabbit ». Un technicien commence à attacher grâce aux cordes des roches sur le corps de Robine. Elle continue pourtant son mantra : d’éternelles questions qui perturbent de plus en plus. Car le jeu est tout là. Par réflexe, on répond tous dans nos têtes. « Quoi regarder sur Netflix », je me réponds Les Derniers Tsars. « Qui voudrait faire un roadtrip », moi. « Aimez-vous la personne avec qui vous êtes en couple en ce moment », je jette un regard vers mes amis, le couple à côté de moi. « Quel a été votre plus beau voyage à vie », la Mongolie. Nous jouons tous à ce jeu durant toute la performance. Mais ça nous bouscule de plus en plus. Ça apporte d’autres questions, ces réponses parfois évasives, souvent invasives. Quelques curieux répondent même en levant la main, comme à la question « Avez-vous déjà trompé votre partenaire ».

Thomas Duret, dans ses questions, mélange politique, socialité, individualité, psychologie. On passe par un éventail de réflexions intrusives, et pourtant nous sommes chacun.e avec nous nous-mêmes, ne rendant de compte à personne. La présence sur scène de Robine Kaseka trouble. Elle est imperturbable, ne s’arrête jamais de déclamer son texte malgré toute la lourdeur des roches qui s’accumulent sur son corps. Corps qui ne flanche d’ailleurs jamais.

L’espace créé permet de faire circuler les idées et la réflexion individuelle de façon automatique. Il est très difficile de décrocher de cette performance, d’errer ailleurs. Les questions brûlantes vont chercher des réponses, même si c’est à demi-mots.

À en juger par la réaction des spectateurs et spectatrices après l’événement, il semblait s’agir de quelque chose d’utile, de nécessaire. À mon tour, emporté dans le manège, je dois reconnaître ma surprise et mon sentiment « de prise de conscience », comme si je voulais également connaître toutes les réponses de tout le monde.

Chapeau à nouveau à l’interprète, Robine Kaseka, qui a porté le poids du monde sur tout son corps.

Double programme percutant et réussi pour Thomas Duret, où ZH a su faire une acquisition importante et dérangeante.

Victor Bégin

Quelque chose de chuchotant entre la gloire et le désordre et En survolant la mer Égée, Maison de la culture Maisonneuve, Festival ZH, 24 juillet 2019, représentation unique, présentation de Baobab, une compagnie de Thomas Duret, avec Etienne St-Pierre, Noël Vézina, Camélia Letendre, Francis Jacques et Robine Kaseka. Pour toute la prog du festival qui se tient du 23 juillet au 17 août, c’est ici.