Ça pourrait arriver même au meilleur d’entre nous. Un oubli est si vite arrivé… Fabrice, auteur de BD, l’a appris à ses dépens. Alors qu’il passe à la caisse du supermarché, il se rend compte qu’il a oublié sa carte du magasin dans son autre pantalon. Le vigile s’en mêle, Fabrice s’empare d’un poireau et prend la fuite. Le voilà donc en cavale, sur les routes de France, à la recherche d’un endroit sûr, d’une oreille compatissante qui voudra bien croire à son innocence. Un si petit oubli…

Ainsi débute Zaï zaï zaï zaï, un road movie du bédéiste Fabcaro. À la manière d’un film d’action, la première scène, où tout se déclenche, précède la page de titre, plongeant le lecteur directement au cœur de l’intrigue. C’est une véritable chasse à l’homme qui se déroule sous nos yeux, mobilisant la nation complète autour de l’épineuse question de la culpabilité du fuyard et du danger qu’il représente. Les scènes, d’au plus deux planches, suivent une multitude d’intervenants : policiers, enquêteurs, journalistes, commentateurs, mais aussi artistes qui désirent montrer leur soutien, familles inquiètes, et bien sûr Fabrice. L’absurde aventure est surtout prétexte à montrer le ridicule d’une société qui se croit bien-pensante mais qui est gangrenée par les préjugés.

Ainsi, lorsque Fabrice avoue à une amie du lycée et à son mari qu’il est bédéiste, ceux-ci se montrent « tolérants » et « compréhensifs » : « Alors là, s’il y a bien des gens que ça ne dérange pas, c’est bien nous »… En clamant leur ouverture d’esprit, ils ne font que montrer le mépris qu’ils ont pour les artistes et les gens qui ne partagent pas leur mode de vie. Les auteurs de bédé font d’ailleurs les frais de bien des blagues, comme s’ils étaient des moins que rien, voire des parias. Mais en faisant dire tout haut ce que les personnages pensent tout bas, et en grossissant jusqu’à l’absurde leurs commentaires, Fabcaro démontre bien la petitesse d’esprit qui sous-tend le discours de nombreux acteurs publics.

Si l’histoire se déroule dans un contexte résolument français, le lecteur québécois n’aura pas grande difficulté à y trouver ses repères. En France comme au Québec, les stéréotypes sur les régions ont la vie dure, de la même façon que la spirale de la consommation (qu’on pense seulement aux cartes de points des grands magasins et à l’enthousiasme qu’elles suscitent) semble n’avoir aucune limite. Tous les protagonistes de Zaï zaï zaï zaï semblent enfermés dans leur vie et leur quotidien, et sont incapables d’atteindre une profondeur de pensée qui leur permette de concevoir une image globale du monde dans lequel ils vivent. Rien ne compte sinon leur confort, leur statut, leur paix mentale, ce que le crime de Fabrice, aussi bénin soit-il, vient chambarder. Dans le rôle de l’incompris, Fabrice ne laisse pas non plus sa place; héros contre qui tout s’acharne, il tente de rétablir les faits et croit encore à la justice des hommes, alors même qu’il est entouré d’imbéciles.

Le constat peut sembler triste; Zaï zaï zaï zaï est pourtant une bande dessinée hilarante. Le dessin, en noir et vert (de ce beau vert qu’on appelle caca d’oie) préfère les plans fixes aux mouvements; une grande attention est portée aux personnages et en particulier à leurs postures. Il n’est donc pas surprenant qu’une scène qui présente des commentateurs télé mette justement en mots les procédés gestuels avec lesquels ceux-ci assoient leur autorité. Cette façon qu’a Fabcaro de montrer l’envers du décor sans filtre et sans concession agit comme une catharsis. À l’absurdité de l’intrigue se greffe donc une absurdité du discours, qui se lit comme une satire, voire une dénonciation.

Ainsi, la bande dessinée Zaï zaï zaï zaï de Fabcaro est un petit objet propice aux grands éclats de rire. Par un détournement du concept de road movie, l’auteur se permet de lancer des pointes à divers acteurs de la société française, ce qui n’exclut pas une bonne dose d’autodérision – de sa part comme de la nôtre. Pour un moment fou, c’est du côté de Zaï zaï zaï zaï que ça se passe.

Chloé Leduc-Bélanger

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro, 6 Pieds sous terre, 2015.