Crédit photo: Frédéric Chais

Le chorégraphe et danseur Dany Desjardins prend possession en solitaire de la scène du théâtre La Chapelle, pour explorer le sentiment de supériorité et les rapports de force qui gangrènent les relations humaines dans notre société contemporaine.

Winning ou Winnin’ dans le vocabulaire slang, exprime la volonté de dominer l’autre, de maîtriser l’environnement pour mieux régner. Souvent utilisé dans la culture hip-hop américaine, c’est tout un concept tiré de l’American Way of Life qui fait office ici de trame de fond. Cette fausse attitude de rappeur gangster n’est qu’un prétexte pour dénoncer l’importance qui est conférée à l’image que nous véhiculons. En mélangeant danse, chant et théâtre, Dany Desjardins tient un discours corporel et linguistique sur les dérives de notre société qui se conforte de plus en plus dans la communication virtuelle, la perfection physique et toute la superficialité qu’elle entraîne. Superficialité face à laquelle il prône un « back to the roots », le tout teinté d’un humour noir qui fait rire jaune.

Dany Desjardins joue avec les codes du genre bougeant son corps tantôt de façon virile, empruntant à la danse urbaine des mouvements hachurés, tantôt en nous présentant la sensualité-sexualité exacerbée des chanteuses-danseuses de notre époque. Il expose la gloire éphémère en déambulant avec une lassitude extrême sur Gimme More de Britney Spears, marquant ainsi le vide de cette existence du paraître. Il cherche à casser la notion de fanatisme entretenue par un monde fictif de paillettes que les médias nous soufflent au visage pour mieux nous étouffer.

En jouant sur le lien qui existe entre le public et le danseur, il s’emploie à rompre avec l’inconscient collectif qui a tendance à surévaluer l’homme en le mettant littéralement à nu. Il met à l’avant-scène cette pression dictée par notre environnement de devoir performer dans tous les domaines. En déclinant son talent, il forme le trio gagnant; à la fois danseur, chanteur et acteur, il n’est que le miroir d’un modèle établi de puissance développé à tous les niveaux et qui lui confère une certaine autorité sur le commun des mortels et dans le cas présent, nous, « les petites gens ». Ce spectacle déconstruit instaure une tension chez le spectateur qui tente de faire ses propres liens et de raccorder tout cela à sa propre existence.

Le dernier temps sonne le glas. Cette danse du ventre qui pulse à l’intérieur de lui au rythme de la house music mélange le pouvoir du regard de l’autre et la volonté d’émancipation qui cherche à se faire entendre. Quelque chose veut sortir de ses entrailles, mais n’y parvient pas.

D’une rare puissance, Dany Desjardins nous estomaque par son souffle dominant et s’inscrit dans une démarche créative ancrée dans son temps où tout est un jeu de pouvoir, une lutte entre la matière réelle et la poudre aux yeux.

À voir au théâtre La Chapelle jusqu’au 13 décembre.

Tiphaine Delahaye