Crédit photo: Swann Bertholin

Entre le grésillement des ondes radio qui s’entrechoquent, la musique trop forte et les crachats de mots qu’on jette dans les partys, difficile de s’entendre. Et d’écouter. C’est ce que constate Hubert (David Strasbourg) à son retour d’Afghanistan dans sa ville natale, Warwick. Un accident, là-bas, lui a fait perdre l’usage de ses jambes. Malgré tout, ses proches continuent à vivre comme avant, en prenant bien soin de dévier le sujet dès qu’Hubert aborde celui de la guerre. Tous autant qu’ils sont (joueurs de hockey, livreurs de pizza, policiers et autres danseuses), ses amis lui deviennent un peu étrangers. Gros plan sur l’histoire personnelle d’un drame collectif.

C’est le problème de communication qui est illustré par L’Escadron Création, celui creusant un abyme entre l’individu ayant vécu la guerre et les autres. La mise en scène de Michel-Maxime Legault insiste sur cet aspect en multipliant les effets de disjonction illustrés par l’usage de la webcam, le ralenti ou les répétitions décalées. Et par les jeux de regards, ceux qui s’évitent, qui manquent le train. Une esthétique forte de sens.

L’ennui s’installe dans le nouveau quotidien d’Hubert, donc. La perte des jambes immobilise et confine dans les pensées les plus sombres. Perte de «capacités», insiste Laurie, son amie, pour ne pas dire «morceaux». Les médias prennent d’assaut l’événement, instrumentalisent les victimes, déforment les témoignages à leur profit et celui du public. Hubert, dans ce tourbillon de mots, en vient même à douter de sa propre expérience. Un approfondissement de ces thématiques de la mémoire et de désinformation, qui demeuraient un peu trop en surface, aurait fait honneur à la mise en scène florissante de métaphores et d’images (sur divers supports) esthétiquement très belles, évocatrices.

Le texte de Jean-Philippe Baril-Guérard, fort de dialogues mordants, participe aussi de l’incompréhension généralisée. On assiste à un dialogue de sourds, à une discussion continuellement interrompue. S’y construit des personnages forts, drôles et moroses à la fois. Certaines interprétations marquent plus que d’autres : les conversations rompues d’Hubert et Jonathan Hamel (Rémy Ouellet), son supérieur et ami; la distance entre un frère mutilé et sa sœur Joële (Marion Van Bogaert Nolasco); les discussions de cabines de danseuses…

Malgré quelques rôles un peu figés, on ne peut parler d’inégalités de jeu. Ce serait rabaisser l’effet de groupe, ses complicités et ses revers, qui s’est réellement transmise. Jay (Olivier Courtois), Laurie (Myriam Debonville), Eric (Benjamin Déziel), Ariane (Katrine Duhaime) et Émile (Sébastien Tessier) forment une gang attachante, drôle et haute en couleurs (ce qui n’est pas pour nous déplaire).

Si on peut reprocher quelque chose à cette pièce, c’est de laisser l’eau à la bouche du spectateur. On aurait demandé 30 minutes de plus, pour en découvrir un peu plus sur cette manipulation médiatique de la mémoire et l’effet psychologique que cela opère sur le seul réel témoin de l’accident. Pour plonger dans les ramifications de la mémoire tordue d’Hubert, multiplier les effets visuels et sonores du décalage entre l’un et les autres.

Une pièce à voir. Surtout, des talents à découvrir !

– Émie Morin

Warwick, de l’Escadron Création

Un texte de Jean-Philippe Baril-Guérard

Mise en scène de Michel-Maxime Legault

Salle Fred-Barry, Théâtre Denise-Pelletier

Du 30 janvier au 16 février