Dix sous

quelqu’un est venu

et a coulé le voilier

qu’il y avait dessus.

Il va falloir qu’on finisse par se l’avouer, la production poétique québécoise de ces jours-ci doit beaucoup (trop?) à la vie quotidienne, un de ses terrains de jeux de prédilection. Des fois ça marche. Des fois c’est plate. Aux Éditions de l’Écrou, ça marche. Chez Frédéric Dumont, l’auteur de leur dernier paru, Volière, ça… vole.

C’est normal : le monsieur « prend souvent l’avion pour se rendre au dépanneur1 ». Sa poésie aussi, toute faite en petit, en contingent, en ordinaire avec des ailes, dessinant la tension entre petit et grand, entre beau et méchant, entre les déhanchements du chat et la lune. Et elle habite le quotidien, la bouteille de vin, la voisine, la serveuse, un dix sous. Ce sont des poèmes un peu pièges, qui l’air de rien, l’air de te parler d’un voyage en métro, te mettent « un fou dans une poche / qui veut sortir ». Des poèmes qui tracent, à coups de vers courts, de phrases pas compliquées, de syntaxe pas souvent massacrée, le portrait d’un monde où tout se renverse, pas pour le fun de montrer son envers mais pour qu’on le regarde pour de vrai, pour une fois. Ça marche avec les choses, avec les événements, mais surtout dans la parole.

C’est courant, la langue intègre les métaphores les plus habituelles à son lexique, se les approprie, leur enlève leur petit côté spécial. Ça s’appelle des catachrèses et c’est bien dommage : ainsi, ça fait longtemps que personne n’a trouvé ça amusant qu’on dise « une patte de chaise » ou « un lever de soleil ». Dumont opère une sorte de découpage ludique dans la langue : prend une catachrèse, la revire de bord, regarde quesse ça donne. Ça donne que des « lampadaires / dessinent des chinoises ». Qu’ « un incendie se lève du soleil ». Ça donne surtout un univers où tout est possible, voire où tout peut être beau. C’est un peu casse-gueule de fonder sa poésie sur la métaphore – on parle tout de même de la figure de style par excellence, de celle qui est tout partout tout le temps, qu’on fait sans faire exprès. Mais Frédéric Dumont prouve que la métaphore a plus d’un tour dans son sac. Et qu’en braquant le « télescope2 » sur tout, on trouve des beautés, sur la terre comme au ciel3.

Il y a de la dérision dans la poésie de Frédéric Dumont. Il y a aussi un petit plaisir de se contredire. C’est ainsi que ça commence par « les oiseaux n’ont rien à voir là-dedans ». Dans ce contexte, un peu détonnant ce titre, Volière, et les illustrations d’oiseaux4 (au bec coupé, à la tête en briquet allumé) de Mivil Deschênes qui ponctuent le recueil. De vrais oiseaux, on n’a que les échos (un merle par-ci, des « mouches [qui] se prennent / pour des colibris » par là). Alors? C’est en cassant son envolée (lyrique, métaphorique, tout ce que tu voudras) qu’on s’oblige à la regarder. C’est en cherchant les oiseaux qu’on va les retrouver.

J’en rajouterais, mais je vais me contenter de vous envoyer lire la quatrième de couverture si vous n’êtes pas contents, et lisez donc le livre au complet une fois que vous y serez.

Pour ceux qui ont encore faim (je témoigne, ça goûte meilleur après la lecture), il y a les vidéos promo de l’Écrou, qui confirment mon hypothèse de départ : Frédéric Dumont c’est un petit drôle. Et je lui souhaite de ne pas s’arrêter là, mon verre de jus d’orange aurait bien besoin d’un peu de transcendance.

– Roxane Desjardins

Volière, de Frédéric Dumont

Les Éditions de l’Écrou, 82 p.

1. J’ai rarement lu une bio aussi minuscule et absurde – mais aussi juste. « À propos de l’auteur », Volière, p. 75.

2. C’est le nom d’une des sections du recueil, un peu métonymique d’ailleurs (p. 43-48).

3. Je dis ça comme ça, mais ce n’est pas vraiment religieux. En tout cas ce n’est pas catholique pour deux cennes.

4. Du très beau travail qui met en lumière une certaine angoisse dans les poèmes, non sans renvoyer à leur côté ludique.