Pour appartenir à un lieu, il faut le connaître avec ses pieds.

– Swami Vivekanand

 

Je me rappelle l’avoir vue sur une photo où l’on présentait les auteurs de la relève (terme que j’avais trouvé un peu hautain puisqu’il semble impliquer que l’écrivain ayant cette étiquette n’est pas encore tout à fait assez «mature» ou «solide» pour un être considéré comme écrivain à part entière. En tout cas). J’avais fait une brève recherche et avais découvert qu’elle était aussi cinéaste (son premier film, Le Ring, étant sorti en 2007). Puis, peu de temps après avoir aperçu cette photo, elle se retrouvait en première page du journal Voir, keffiyeh palestinien au cou. Et son nom à côté de ce titre énigmatique: Embrasser Yasser Arafat – Chroniques palestiniennes, premier livre d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Curiosité piquée. 

 

La Palestine… 

En fait, il faudrait plutôt dire « les Territoires palestiniens occupés». Territoires fragmentés. Territoires emmurés. 

Pour ceux qui l’ignorent, les territoires «autonomes» palestiniens (la bande de Gaza et la Cisjordanie) sont sous le joug d’Israël depuis la Guerre de Six jours de 1967. Depuis la création de l’État hébreux en 1948, les Palestiniens ont assisté, impuissants, à l’émiettement de leur territoire, qui ne cesse de diminuer au fil du temps à cause de la politique de colonisation soutenue prônée par Israël. En 2002 la construction d’un mur long de 700 km autour de la Cisjordanie afin d’«assurer la sécurité» du peuple juif. Résultat: les Palestiniens se retrouvent prisonniers de leur morceau de terre, n’ayant plus la libre circulation, Israël contrôlant depuis longtemps déjà les allées et venues. Cette décision du gouvernement israélien a été décriée d’un bout à l’autre de la planète… mais, comme à peu près tout ce qui touche le conflit israélo-palestinien, rien de substantiel n’a été entrepris pour entraver son aboutissement. Aujourd’hui, le mur est toujours debout. 

Malgré les éternelles tensions entre les deux peuples (qui se manifestent par la violence de part et d’autre au quotidien), l’auteure décide, dans sa jeune vingtaine, d’aller explorer la Cisjordanie. 

 J’ai vingt-deux ans quand je pose les pieds en Terre sainte pour la première fois. Je vais y tourner un documentaire. À partir de ce jour, ce pays cassé allait m’habiter. Sans que je comprenne exactement pourquoi. Rapidement, j’ai senti le besoin d’y retourner. Pour filmer, puis plus tard pour étudier, pour y écrire. 

 

Il résulte de ces écrits de courtes histoires sur les rencontres faites durant ces séjours. On apprend entre autres qu’Anaïs Barbeau-Lavalette a véritablement pu rencontrer Yasser Arafat dans son palais en ruines, quelques mois avant qu’il meure. Elle relate cette rencontre, comme toutes les autres d’ailleurs, dans une langue simple et belle: 

Yasser nous regarde manger ses biscuits. Puis, d’une petite voix, il me dit que la Terre sainte est à tout le monde. Qu’elle est sacrée pour lui, pour les Palestiniens, pour moi. Pour tout le monde. Je lui parle un peu. On prend quelques photos. Lui ne dit plus rien. Il sourit. Il regarde. Il attend de mourir.

 

Des phrases courtes. Une écriture des sens. De l’observation surtout. L’auteure a en effet ce talent frappant pour peindre une scène en quelques mots: 

 En évoquant la Palestine, on ne pense pas aux jolies étudiantes coiffées de leur hijab, leurs livres sous le bras, le cellulaire à l’oreille, fumant une cigarette entre deux cours. Ni aux étudiants qui les mangent des yeux, dévorant avec gourmandise le visage offert et rêvant aux cheveux doux préservés pour l’intimité. 

 

Plus loin:

 

Le thé chauffe sur le feu de bois, alimenté par des gamins. De ceux qui vivent collés contre le Mur, ça se voit. De ceux qu’on distingue dans une foule et qu’on a envie d’aimer, parce qu’on sait qu’ils sont durs à aimer. Ils ont le regard adulte insolent, le menton vers le haut, petit gavroches à keffieh. Je les aime, ces gamins-là. Ils ne me regardent pas, se glissent des commentaires à l’oreille et ricanent dès que je leur souris. Le ventre à l’air et les genoux écorchés, une cicatrice sous l’œil ou sur le menton. Ils sont sept, ils gardent les moutons au pied du Mur.

 

À mon sens, en plus des phrases courtes et poétiques, la force du livre se retrouve aussi dans la capacité de l’auteure à traduire la beauté du moment. Bien sûr, tous les moments ne sont pas beaux, mais Anaïs Barbeau-Lavalette ne verse pas dans le larmoiement et les scènes de souffrance à répétition. Elle se concentre plutôt sur ses observations. Sur ce qu’elle voit et ce dont elle fait l’expérience à travers ses rencontres avec les Palestiniens avec qui des liens se créent. Sa découverte d’un endroit vieux comme le monde où peu de gens osent aller parce que renfermant trop de violences. Un endroit où la guerre ne se termine jamais. 

Mais des moments de joie, des moments d’espoirs sont saisis dans tout ça. Et transmis à nous, lecteurs, qui pour la plupart ne connaissons la guerre que de très loin, sur papier ou sur écran. 

(Parlant d’écran, le prochain film d’Anaïs Barbeau-Lavalette s’intitulera Inch’ Allah. Tourné en Palestine et sur nos écrans sous peu). 

– Francis Lussier