Crédit photo : Valérie Lebrun

Le 29 septembre dernier paraissait Villégiature, le premier roman d’Alice Michaud-Lapointe aux Éditions Héliotrope. L’auteure avait aussi publié au même endroit un recueil de nouvelles intitulé Titre de transport en 2014, finaliste au Grand Prix littéraire Archambault 2015. Si les Méconnus avait dans leur ligne de mire ce livre qui prenait également part à notre top 15 de la rentrée littéraire de l’automne, nos attentes se sont avérées. Nous avons eu le grand plaisir de nous entretenir avec elle au sujet de son œuvre dont l’action se déroule au cœur d’un hôtel dans lequel on n’entre pas sans certains remords, en quête de salut.

Q.1. Dans ton recueil de nouvelles Titre de transport, les personnages circulaient dans le métro montréalais ; l’imaginaire se moulait aux stations parcourues – on se souvient. C’est désormais l’hôtel qui est investi dans ton nouveau roman, habituellement un lieu de vacances, de repos et de plaisir, et ce jusque dans la forme du texte. Comment ce même hôtel se présente-t-il comme un endroit propice à l’exploration de la psyché des visiteurs?

R.1. Autant le métro m’apparaissait dans Titre de transport comme un lieu ouvrant sur une infinité de possibles, où des vies, des histoires et des regards se déclinaient d’une station à l’autre, cette fois on se trouve dans une enceinte de confinement dangereux, un hôtel qui emprisonne ses visiteurs en les forçant à se confier. Je voulais « inquiéter » le concept même de villégiature, créer un hôtel tout puissant, une matrice omnisciente, cannibale, qui se nourrirait des failles et des pires secrets de mes personnages pour mieux les punir. The Shining m’a beaucoup influencée pour l’atmosphère du livre, le jeu Clue pour sa structure et le côté ludico-métaphorique des chapitres. J’imagine chacune de mes pièces/chapitres (ex. : la salle de musculation, le Lobby Lounge, la piscine extérieure chauffée) comme des salles d’interrogatoire, mais aussi comme les différentes parties d’un palais des miroirs qui déformerait les souvenirs, les consciences et les volontés des individus.

Q.2. De quelle manière l’aveuglement et la clairvoyance se disputent-ils le terrain chez les personnages qui ne semblent pas toujours conscients d’eux-mêmes?

R.2. Mes personnages passent tous un weekend dans cet hôtel pour la même raison : réussir à (se) raconter leurs fautes passées, leurs « crimes minuscules ». Or toutes leurs tentatives de récits salvateurs échouent. De justification en justification, d’excuse en excuse, mes six « aveuglés » se rassurent en se disculpant, jusqu’à dévoiler malgré eux leur profonde bassesse. La dernière à parler, Jeanne, plus lucide, comprend la gravité de sa lâcheté… ce qui – je crois – la rend peut-être la plus humaine, mais aussi la pire d’entre tous. Et puis, de façon intercalée, il y a également un combat entre voyance et obscurité qui se joue au sein d’un couple, entre Nora et le narrateur de la chambre 238 (qui perd de plus en plus la vue). Nora est le personnage le plus lumineux du livre. Elle ressent des choses que les autres ne peuvent pas percevoir, elle entend les voix qui traversent l’hôtel, elle « sait » ce qui est à venir. Son mari tente de lui imposer ses règles, ses violences, mais en vain. Les femmes souffrent beaucoup dans mon livre, mais ce sont elles qui ont le dernier mot, Nora en tête.

Q.3. De plus, ils jouent souvent avec les limites, ou du moins les éprouvent. Quel effet est ainsi produit au sein de ton écriture?

R.3. Je ne sais pas quel effet les discours tordus de mes personnages produisent, s’ils choquent, dérangent, provoquent des malaises ou des sourires chez le lecteur – un peu de tout ça peut-être, ils sont assez « Serpentard »! –, mais j’espère qu’on sent une gradation insidieuse progresser à travers le récit. À mon sens, plus on avance dans le livre, plus les dérapages sont importants et les stratégies de déni sournoises. Et puis formellement, j’ai sans doute exploré quelques limites en m’amusant à faire coexister plein d’éléments disparates au sein du livre : pastiches de discours judéo-chrétien sous forme de menu de restaurant et de « règlements de piscine », listes de forfaits, dialogues, voix fantomales, éléments empruntés à l’esthétique du roman gothique.

Q.4 Le cinéma revient à quelques occasions dans ton roman, que ce soit par des références ou des scénarios que les personnages souhaitent reproduire. Comment ce médium les influence-t-il et quelle place occupe-t-il dans l’espace du texte?

R.4. Le cinéma et la littérature vont vraiment de pair pour moi. Je trouve que l’idée que des personnages puissent vouloir imiter des films ou « faire comme à la télé » est très féconde. Tout peut alors être reconstruit, déformé, empiré, exagéré, embelli, et les films sont alors rejoués à travers une volonté d’écriture nouvelle. Je crois qu’il y a dans Villégiature un désir de rendre hommage à des films « cultes », qui ont marqué une époque, et ce, sans hiérarchie : Carrie vaut autant que Heathers, qui vaut autant que The Craft, qui vaut autant que Titanic, qui vaut autant que Moulin Rouge, qui vaut autant que Fast and Furious (presque). Je pense que pour plusieurs de mes personnages, le cinéma représente un idéal inatteignable : c’est un langage qui les guide, qui leur donne envie de devenir plus grands que nature, mais aussi un fantasme qui les garde au plus près de leurs mascarades mentales et de leurs envies d’esquives.

Q.5 Il est possible de lire plusieurs voix exaltées qui apparaissent sous forme de monologues. En quoi les variations de registres nous font-elles accéder davantage à l’univers singulier qui est le tien?

R.5. J’ai voulu travailler la diversité des voix dans Villégiature, mais pas de la même façon que dans Titre de transport. Cette fois, je voulais trois hommes, trois femmes : six cruautés bien distinctes. Et puis des voix neutres pour les contrebalancer, comme celles de l’hôtel ou celle du narrateur de la chambre 238. Ces six personnalités m’ont permis de sonder différents types de paroles traitresses : Cassandre Bishop, dix-sept ans, incarne la froideur et l’insouciance adolescentes; Mikey Chevalier, l’indifférence du beau parleur mâle alpha ; Jacob Carreau, c’est le désir de vengeance hargneux qui répond à l’impression de n’avoir jamais reçu assez de reconnaissance d’autrui. Sinon, le discours le plus saccadé est celui d’Éléonore Roque : elle se rebelle pour la première fois de sa vie et parle vite, trop vite, tant qu’elle en perd son souffle. Le rythme est vif et haletant dans ce monologue, la ponctuation est plus disséminée et je voulais qu’on sente toute l’excitation et la vulnérabilité du personnage par des blocs de texte denses, mais aussi toute la folie et l’exaltation un peu grotesque de Montréal la nuit, sur Saint-Laurent, là où les fêtes finissent parfois par tourner très mal.

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Extrait du roman Villégiature d’Alice Michaud-Lapointe :

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Tous les films d’ados le confirment, celui de Brian de Palma y compris : c’est toujours dans le vestiaire que tout commence. Dans le vestiaire des gars, ça se claque sûrement des coups de serviette sur les fesses pis ça se traite de tapette, mais dans le vestiaire des filles, c’est une autre game. On parle peu. Et quand on parle, on ne dit pas grand-chose. Notre esprit est ailleurs. Un vent de saleté imperceptible passe au ras du sol, rampe dans le fond de la douche, remonte le long des murs, se colle au plafond ou se cache dans la bouche d’aération. C’est dans l’air. Ce vent-là, toutes les filles le connaissent et le redoutent. Elles se déshabillent et se rhabillent vite pour le sentir le moins longtemps glisser sur leur peau.

 

 

– Propos recueillis par Vanessa Courville

Villégiature, Alice Michaud-Lapointe, Héliotrope, 2016.