Pour la rentrée littéraire des Poètes de brousse, un nouvel auteur, Colin Zouvi, fait son apparition dans le paysage de la littérature québécoise offrant une poésie en prose tout en catastrophe avec La ville inquiète.

Muet et pourtant bruyant

Cette ville, apprend-on dans une entrevue menée par Myriam Vincent avec Zouvi, est librement inspirée du tableau éponyme de Paul Delvaux. En jetant un coup d’œil à la fameuse peinture, le lecteur qui est passé au travers du recueil comprend bien vite le lien entre les deux œuvres. Panique, frayeur, désespoir ; c’est un peu ce qu’essaie de traduire avec ses mots le sujet poétique. On ressent bien vite cette atmosphère silencieuse et insidieuse dès les premières pages, tout en imaginant le bruit que fait une ville morte : « Loin derrière cinquante violons de lave, je me rappelle cette plage. Je respire avec peine, enveloppé dans mon linceul crustacé. » Zouvi choisit un registre soutenu pour s’exprimer comme venu d’une autre époque, celle du tableau de Delvaux lui-même, peut-être.

La musique, le son et le silence s’invitent à nouveau quelques pages plus loin dans un constant combat où l’on tente de percevoir avec l’ouïe ce qu’entend le sujet poétique. Il y a ce paradoxe de l’effort musical qui mène toujours au silence absolu : « Le rivage déborde, les gens en silence regardent la mer les regarder. D’autres baisent des lèvres pâles, découvrant les gencives des mourants, avides de parole. Parfois, ils hurlent et je me tais. » On a un peu l’impression que l’auteur décrit une peine immense dans laquelle il s’enferme en nous la contant, nous laissant entrevoir ce qu’il ressent sans jamais véritablement nous laisser entrer. Le lecteur est laissé à lui-même devant chaque poème-peinture.

Un deuil impensable

Il y a la perte d’un être cher qui se dévoile de poème en poème, de partie en partie. Sur fond de poésie avec titres catalans (inspiration directe de l’auteur et sujet de ses études universitaires), il y a un amant masqué, anonyme, jamais nommé autrement que « l’amant ». Présent dans un relent du passé, son fantôme habite les décors du sujet poétique avec autant de bruit blanc que toutes les scènes défaitistes qu’on parcourt. « L’amant est venu, ma voix est morte. / Je l’aimais, épuisant tout mon fer rouge / dans l’eau tiède et ce fut un crépitement / stupide. Maintenant je dois noircir / la plaie à la flamme d’une chandelle. / Maintenant je dois dévaler le chemin / bordé de foin coupé. Maintenant / je dois détruire le monde pour y vivre. » L’impossibilité de vivre à nouveau frappe chaque chapitre comme un clou s’enfonce dans un cercueil pour mieux le sceller. C’est sans espoir que ce cortège de prose soigneusement signée se dirige vers la mort.

On s’approche de la fin du monde, comme Mireille Gagné le faisait avec Minuit moins deux avant la fin du monde – recueil plus lumineux, cependant, que La ville inquiète. Mais voilà que la ville n’est pas seulement inquiète, la vie est agonisante. Bien que certains poèmes marquent l’imaginaire d’une plume forte et assumée, on cherche parfois un sens plus grand au cirque présenté, comme dans l’attente d’une réflexion qui pourrait se développer au fil de la lecture. Le lecteur est captif du sujet poétique, avec peu de chance de pouvoir se projeter dans l’univers sombre de l’auteur. Zouvi possède indéniablement sa propre vision poétique, mais qui tend à se faire par moments trop hermétique.

– Victor Bégin

La ville inquiète, Colin Zouvi, Poètes de brousse, 2018.

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