Après son excellent Phobies des moments seuls, journal spatial absurde, Samuel Cantin sort cette fois une BD plus classique dans sa forme. Si Phobies tenait plus de l’album illustré que de la bande dessinée classique, Vil et misérable montre une nette évolution dans le travail de Cantin – dessin, mise en scène, décors : tout est maîtrisé parfaitement et confirme une fois de plus le talent de conteur de Cantin.

Essayons de parler un peu de l’intrigue sans trop en révéler les éléments croustillants. On suit l’histoire de Lucien Vil, un libraire qui travaille chez « Linguine voitures usagées + livres usagés ». Lucien est un peu psychotique sur les bords : bourré de frustrations sexuelles et suivi par un psy complètement cinglé qui ne fait que se moquer de lui, il accumule depuis longtemps les échecs amoureux et professionnels. Tous les personnages de Vil et misérable sont férocement drôles, mais aussi idiots et fous furieux. Ils partagent tous à peu près le même idiolecte parsemé de « fucking », « farme ta yeule », « pénissio » ou « anoûsse ». Une mention d’honneur pour le docteur Von Strudel, psychologue de Lucien, qui est particulièrement désaxé : il texte avec sa « baby-babe » pendant ses consultations ou essaye de s’acheter de la poudre pour aller à un shower de bébé qui s’annonce « fôôôôôcking plate »… Il y a juste Daniel, le nouvel assistant de Lucien, qui semble ne pas appartenir au même monde que les autres. En fait, il semble plutôt venir du nôtre puisqu’il partage avec le lecteur tous les instants WTF du livre. Et il y en a. Oh oui.

Cantin réussit à donner vie à un humour vraiment particulier, un mélange de références intellos et de jokes de pets qui passe par des dialogues savoureusement débiles et connotés. C’est un type d’humour qui n’est pas souvent présent en bande dessinée : mélange de culture Internet et d’expressions idiotes à la mode. C’est un humour de faux idiot : celui des intellos qui se font des grosses jokes bien grasses et toujours parfaitement incorrectes, qui jouent au gros épais grossier mais qui ploguent quand même Hemingway et Proust dans leurs niaiseries. Mais Vil et misérable n’est pas pour autant un album d’une parfaite vulgarité; disons plutôt qu’il a la vulgarité parfaite. Impossible de lire Vil et misérable sans s’esclaffer à haute voix à tout bout de champ (et d’avoir l’air fou en maudit dans l’autobus). L’éditeur Pow Pow rajoute un morceau de choix à son catalogue déjà irréprochable. Vivement le prochain, j’ai vraiment fucking hâte.

– Émile Dupré

Vil et misérable, Samuel Cantin, Pow Pow, 146 p.