Crédit photo : Colin Way

30 janvier – Commençons par la fin pour les besoins de la petite enquête : tout le monde (à quelques exceptions près) se rue hors de la salle, sans avoir pris la peine de demander un rappel ni même d’applaudir. Pas exactement ce qu’on peut appeler un happy end.

Si cette scène finale n’a rien d’exceptionnel à Montréal, où le public est reconnu pour être difficile à séduire, elle semble étrange dans le contexte :

1) Le band Viet Cong connaît une montée fulgurante sur la scène du rock alternatif, s’attirant les faveurs du public et des critiques depuis la sortie du EP Cassette en 2013, et surtout de son excellent album éponyme (tout nouveau, tout chaud);

2) Le spectacle affichait complet depuis une semaine, et des centaines de fans déçus n’ont pu y assister. La demande était telle pour ce concert que le groupe aurait pu remplir la salle pour une autre soirée s’il ne devait pas se rendre à Toronto le lendemain.

3) Les dernières notes se sont fait entendre assez tard, soit vers minuit et demi, ce qui aurait pu être tard pour un mardi soir… mais pour un vendredi soir?

Comment expliquer alors un tel manque d’enthousiasme de la part des spectatrices et spectateurs? Tentons d’éclaircir ce mystère avec quelques hypothèses…

Une lente agonie

Il aura fallu attendre 23 h 20, après les prestations de Un Blonde et Crosss (des choix quelque peu douteux, mais passons) et un sound check laborieux, pour entendre les premières notes de « Static Wall », sorte d’hymne post-punk qui donne envie de faire la révolution. S’en est suivie une version plus trash de « Silhouette », très pop sur l’album, qui a ravi la foule, mais pas autant que la sublime chanson « Continental Shelf », un exutoire à l’angoisse, dont les paroles percutantes ont été scandées par certain-e-s : « DON’T WANT TO FACE THE WORLD. IT’S SUFFOCATING. UNDESIRABLE CIRCUMSTANCES. I CAN’T FEEL. […] CHECK YOUR ANXIETY. NO NEED TO SUFFER SILENTLY. CONVULSION VIBRATING, BEING VIOLATED. DON’T WANT TO REMINISCE, I CAN’T REMEMBER […] » Jusque-là, le public semblait apprécier – sans grandes manifestations d’enthousiasme toutefois – la musique de Viet Cong et ses influences dark wave (Joy Division, Bauhaus) et indie rock (Crystal Stilts, Interpol, Wolf Parade).

Même s’il ne fait aucun doute que le band se démarque davantage sur album que sur scène – les multiples textures musicales présentes dans l’enregistrement se perdent en live –, on peut dire que la prestation était solide dans l’ensemble. Pourtant, l’intérêt du public a diminué progressivement de la mi-spectacle jusqu’à l’avant-dernière chanson, avant de s’écraser complètement au cours de la (très) longue interprétation de « Death », durant laquelle les mêmes notes et accords étaient répétés inlassablement. Mais n’est pas Godspeed You! Black Emperor qui veut, et Viet Cong n’a pas réussi à produire l’effet recherché de montée dramatique. Au contraire, on pourrait dire que cette fin décevante et anticlimatic (faute de meilleure expression française) a cassé l’ambiance plutôt que d’attirer les compliments.

Pas rapport dans le décor

Des facteurs extérieurs à la prestation elle-même ont probablement eu un impact sur l’appréciation de la foule… D’abord, il n’y a étrangement pas de vestiaire au Bar Le “Ritz” P.D.B., ce qui est peu commode quand vient le temps d’accueillir 300 personnes habillées pour affronter – 20 °C. Disons qu’il y a plus agréable que de garder son manteau d’hiver dans une salle bondée pendant un concert.

Ensuite, si l’acoustique du bar est nettement supérieure à celle de son prédécesseur (le Il Motore), la nouvelle scène laisse un peu perplexe. Plutôt basse, elle ne permet qu’à celles et ceux placé-e-s à l’avant de bien voir, et ce, malgré la petitesse de la salle. De plus, les plaques multicolores fixées sur les murs l’entourant donnent une esthétique rétro et un effet joyeux qui ne cadrent pas avec certains bands, dont Viet Cong. Un fond noir classique aurait davantage rendu justice au projet des quatre musiciens. Cela dit, le chanteur et bassiste Matt Flagel ne s’en est pas offusqué. « Pas de problème, j’aime le rouge et le jaune, mais une chance que ce n’était pas du rose! », a-t-il dit dans une rencontre informelle d’après-show.

De toute façon, il serait étonnant que la déco ait été responsable de l’accueil plutôt tiède réservé au band. Serait-ce alors dû en partie à la polémique sur le nom du groupe? Plusieurs personnes ont pris d’assaut la page Facebook de l’événement pour dénoncer l’appropriation d’un symbole vietnamien par les musiciens. Selon elles, il serait illégitime et raciste de la part de quatre hommes blancs provenant de l’Alberta de s’appeler « Viet Cong ». Critique pertinente ou tempête dans un verre d’eau? À vous de juger. Interrogé sur la question par Les Méconnus, Flagel a répondu : « Quand on a trouvé le nom du groupe, on pensait que c’était une bonne idée, que « Viet Cong » était un symbole beau et percutant. Maintenant qu’on reçoit ces critiques, on réalise qu’on aurait dû y penser davantage et que c’était stupide de notre part. Mais ce n’était pas mal intentionné, c’est sûr. Il n’y a rien de raciste, de sexiste ou d’homophobe en nous. » C’était bien tentant d’y croire en recevant un gros câlin de sa part, une fin plus heureuse que le triste silence ayant suivi le concert.

Edith Paré-Roy