Trente interprètes sur scène.

Une distribution à faire rêver.

La célébration d’une trentième saison de théâtre par la présentation d’un témoignage pionnier des Grandes Purges staliniennes.

L’inscription des trente ans de la compagnie sous le signe d’un récit mémoriel encore inédit en Amérique.

La présentation de la première traduction française de la pièce Le Vertige.

Qu’on se le dise, le projet du Théâtre de l’Opsis avait de quoi séduire.

Nous étions conviés à une grande fête orchestrée par une compagnie spécialiste du théâtre contemporain étranger.

Mais restait à vérifier ce qui serait célébré.

La pièce Le Vertige, tirée des mémoires de Evguénia Guinzbourg, est une incursion dans la vie de femmes — pour la plupart intellectuelles — emprisonnées injustement sous le régime stalinien. Accusée de faire partie d’un groupe contre-révolutionnaire, l’historienne Guinzbourg, bien que clamant son allégeance au parti communiste, est arrêtée en 1937 et, finalement, enfermée dix ans pour terrorisme trotskyste. Son incarcération l’amène à rencontrer des femmes aux allégeances politiques discordantes dont les récits de vie, amalgamés au sien, sous-tendent la progression du Vertige : une d’entre elles a été arrêtée sans raison pour que son fils, prétendu « ennemi du peuple », se rende aux autorités; une autre, parce qu’elle a raconté deux blagues; une troisième, parce que « quelque chose » a été dit contre Staline lors d’une fête à laquelle elle prenait part, et ainsi de suite.

Sur scène, huit structures évoquant d’abord des portes (qui serviront plus tard de lits de cellules) sont disposées tout au fond et circonscrivent, au centre du plateau, un milieu de jeu exigu qui paraît surgir du vide. L’idée se dessine d’abord inspirante — recréer l’enfermement en faisant jouer les comédiennes incarnant les prisonnières dans un espace restreint —, mais n’est pas bien servie par la direction du mouvement. Les gestes des interprètes se multiplient dans l’espace sans que jamais ne s’installe de véritable impression de cafouillage. L’agencement des mouvements demeure propre, trop orchestré, tant et si bien que chaque actrice semble posséder sa propre case scénique dans laquelle elle apparaît forcée de se mouvoir — souvent sans motivation perceptible — au moment de lancer sa réplique.

Cette scénographie épurée (Olivier Landreville) laissait présager une mise en scène évocatrice, moins figurative que suggestive, mais le résultat n’est pas aussi cohérent. Si on sent bien que la metteure en scène, Luce Pelletier, a tenté d’élaborer un langage scénique singulier et non réaliste en marquant, par exemple, ses ellipses temporelles de succincts éclairs de lumière — parfois accompagnés de manipulations de décors minimales —, elle rompt étrangement avec cette poétisation du réel en multipliant les accessoires donnés à voir ainsi qu’en illustrant tout ce qui est de l’ordre de la souffrance. Les spectateurs sont confrontés à Evguénia Guinzbourg, fusil contre la tempe; ils la voient se faire torturer, être projetée au sol, faiblir en prison et sont même témoins de la pendaison de sa consœur. On en vient ainsi à regretter ce balancement entre parti pris symboliste et réaliste, entre évocation (barrières suggérées par les bras des gardes interprétés par les comédiens masculins au moment du transit vers la prison de Moscou) et utilisation d’objets sur scène (tasses, seau, corde), puisqu’il rend difficile tout positionnement par rapport à la proposition jusqu’à nous en éjecter. Comment se fait-il que la souffrance montrée sur scène nous laisse autant de marbre ?

Le jeu psychologique qui nous (SUR)prend sans nous prendre serait-il aussi en cause, comme si l’accumulation de pleurs, de cris et de larmes donnés à entendre finissaient par nous désensibiliser ? Portés par des acteurs qui n’évitent pas toujours le danger qui guette les productions présentées au Québec dans un accent voulu international, soit le décrochage du registre emprunté, les mots coup-de-poing du Vertige donnent, en effet, l’impression de rater leur cible. Il n’empêche qu’au milieu de ces épanchements, plusieurs scènes nous rappellent le talent indéniable des comédiens. Louise Cardinal tire d’ailleurs son épingle du jeu en donnant corps avec justesse et naturel à Evguénia Guinzbourg, et ce, bien au-delà des scènes de grande émotivité.

Le moment le plus fort de ce spectacle réside, à mon sens, dans sa dernière image, alors que les vingt-deux actrices viennent former une ligne à l’avant-scène rappelant l’enlignement des wagons de train qui les déportent vers les camps de travail. Elles entonnent alors, dans un mélange de peur et d’allégresse, un chant russe dont les paroles demeurent inaccessibles aux spectateurs.

Paradoxalement, c’est à ce moment que je me suis le plus fortement reconnue dans le destin des femmes que je côtoyais pourtant depuis plus d’une heure et demie. La force du nombre, qu’on aurait voulu voir célébrée plus longuement sur cette scène, m’était enfin rendue perceptible… loin des larmes, loin des crises et bien loin du sens.

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À ma sortie de l’Espace Go, une question demeure : pourquoi avoir voulu souligner trente ans de théâtre à travers cette pièce ? Bien que présentant des qualités littéraires indéniables, Le Vertige était-il le texte approprié à la mise en œuvre de l’écriture scénique innovatrice qu’on a souvent reconnue au Théâtre de l’Opsis ?

– Émilie Coulombe

Le Vertige est présenté à l’Espace Go jusqu’au 4 octobre 2014. Pour plus d’informations, c’est ici.