Après La Montagne Rouge (SANG), voici que Ventre, la deuxième pièce de Steve Gagnon, est présentée au théâtre La Licorne du 7 au 23 janvier.

Le premier opus traitait du suicide, du mal qui ronge si profondément que la mort semble être moins douloureuse; ici, on s’accroche, mais les membres s’engourdissent, la douleur aveugle, le besoin de crier sa détresse rend sourd à celle des autres. Deux amants meurtris se retrouvent face à face dans un appartement miteux où, en une nuit, ils tentent de rebrousser chemin, de retrouver la bifurcation où ils se sont perdus. Elle l’a trahi, il l’a quittée. Dans leur désir d’exorciser leur mal, les personnages se mettent, littéralement, à nu, venant accentuer le contraste entre la vulnérabilité de leur coeur et la puissance de leurs paroles. À force de ressassements, ils repenseront le monde afin que celui-ci justifie leur cheminement et leurs objectifs.

Le texte de Ventre, s’il tombe parfois dans le déraisonnable, enflamme et percute. Une poétique cinglante qui explore bien le mal de vivre d’une génération aux prises avec l’incertitude quant à la marche à suivre; quant à son envie de se rendre ou non au point de rencontre que la société lui a donné. Le cri d’indignation de deux représentants d’une génération qui s’est vue indiquer un chemin si emprunté qu’il en est devenu cahoteux, que la démarche n’y est plus aisée, que l’on s’y sent boiteux, inadapté.

J’ai 25 ans. Le même âge que celui des personnages qui s’insurgent contre le modèle imposé, qui réclament le droit de tout simplement vivre. Je me suis souvent reconnue en eux, j’ai parfois eu des frissons : «J’ai pas l’impression d’être un adulte, j’ai l’impression d’être de la marde». Oui, on est plusieurs à se reconnaître là-dedans, mais il faut faire attention, justement. Si moi je me reconnais, combien d’autres? On se fâche souvent contre la société, contre la banalité, contre la masse, contre l’Auberge du Chien Noir, mais au final, est-ce que l’on est tant différent? On veut quand même finir la pièce sur une embrassade; on veut quand même traîter le discours amoureux via la trahison; on choisit quand même le huis clos comme modèle scénographique : on veut être différent comme tout le monde veut être différent. On veut être différent, parce qu’on veut  avoir compté pour quelque chose. On veut être l’acteur principal, mieux: on veut être le Woody Allen de notre vie, pas juste un figurant. Je ne veux pas dire qu’il faut cesser d’essayer, mais blâmer tout le monde sauf soi-même n’est pas non plus la solution.

Au niveau du jeu, rien à redire: les comédiens livrent une performance déroutante. Idem pour la mise en scène, par laquelle Denis Bernard a fait en sorte qu’au même titre que les personnages, le spectateur se voit, dès le départ, confiné dans un espace où il tente de trouver des repères, une rationalité à ce qui lui est proposé. Il doit recomposer une histoire, avec pour seul indice, une superposition de monologues de sourds; il doit faire la part des choses, prendre un parti.

Un cri du coeur ne peut être objectif. Aussi, bien qu’à prendre avec un grain de sel, Ventre a le mérite de traiter avec une franchise éhontée, une approche particulière et des comédiens charismatiques, la crise existentielle d’une génération.

– Vickie Lemelin-Goulet

Ventre, au théâtre La Licorne du 7 au 23 janvier.