Crédit photo: Vivien Gaumand

Il y a un peu plus d’un mois était présentée, au Théâtre du Rideau Vert, La Cerisaie d’Anton Tchekhov. Avec une amie, j’y étais allée par curiosité et, surtout, par amour pour l’auteur. Lorsque j’ai appris que l’Usine C présentait une adaptation libre de cette pièce, il m’était impératif de replonger dans l’univers du célèbre écrivain russe.

Variations pour une déchéance annoncée propose de relire La Cerisaie en jouant sur la distanciation pour faire éclore d’autres sens aux personnages qui, selon la metteure en scène, Angela Konrad, apparaissent comme sclérosés par une certaine lecture de l’œuvre. Les écrits de Jean Beaudrillard et de Gilles Lipovestky, qui sont explicitement cités dans le programme, sont mis à contribution dans cette relecture.

La Cerisaie de Tchekhov, c’est d’abord l’histoire de Lioubov qui retourne en Russie, dans sa cerisaie, patrimoine familial et trésor national. Elle est ruinée, financièrement et psychologiquement. Ses filles la retrouvent là-bas pour une dernière fois. Elles doivent faire face à la réalité. Lopakhine, riche marchand, est très proche de la famille et achètera la cerisaie dans le but de la raser et d’y faire construire des datchas. C’est donc une lourde critique de la société que lègue Tchekhov dans cette pièce aux accents qui laissent entrevoir un tournant à venir. Cette bourgeoisie insouciante est ainsi mise à mal, victime de son insouciance. La nostalgie et la dépossession s’arriment de manière à accentuer le tragique de la pièce.

Certes, Variations pour une déchéance annoncée subvertit tout cela en dynamitant à grand coup le caractère symbolique de l’œuvre. Par l’entremise de mises en abyme, d’érosion constante entre la scène et les spectateurs et par d’autres recours au processus de distanciation, Angela Konrad insuffle à La Cerisaie un propos qui est à des années-lumière de la version originale. Les acteurs dialoguent avec leur rôle, puis avec la pièce et son caractère dramatique. Le personnage de Lioubov qui est traditionnellement peint comme une bonne mère, victime de sa générosité et ici présentée comme une femme dépravée et narcissique. Ces nombreuses « variations » n’épargnent aucun détail.

Si au départ, c’est sous le signe du divertissement que la pièce se développe, elle en vient peu à peu à travailler la déchéance postmoderne. Les acteurs confrontent leur personnage et explorent différentes facettes de l’œuvre. Ils l’inscrivent ainsi dans un tout autre registre, le lie à un tout autre propos. Les questions autour du simulacre, du régime du faux, de la société du spectacle, bien qu’Angela Konrad ne semble pas faire référence à Debord, et du cynisme contemporain apparaissent au fil de la pièce. La distanciation provoque une violence qui transmet une tout autre dimension à Tchekhov.

À quelques moments, la mise en scène se prend à son propre jeu, comme si l’excès ne s’appuyait que sur sa propre présence. Sans doute est-ce des détails qui sont dus à un certain manque de rodage. Puisque je venais tout juste de voir La Cerisaie au Rideau vert et que j’avais bien en tête le texte, il était sans doute plus facile pour moi d’apprécier Variations pour une déchéance annoncée. Je crois toutefois qu’il faut connaître un peu la pièce avant de voir cette adaptation, puisque la distanciation se joue autant au niveau du texte qu’au niveau de la mise en scène.

Le Rideau vert avait proposé une version burlesque de La Cerisaie et cela m’avait fort déplu. Cette lecture, un peu douteuse, gommait tout le propos de la pièce en présentant cette dernière comme une comédie de théâtre d’été. Or, l’Usine C propose ici une lecture audacieuse de l’œuvre et gagne un pari risqué. La maîtrise de la pièce originale permet de faire éclater toutes les barrières et nous en avons une belle preuve avec Variations pour une déchéance annoncée.

– Sylvie-Anne Boutin

Variations pour une déchéance annoncée, à l’Usine C du 6 au 10 novembre et du 13 au 16 novembre à l’Usine C