Pierre Perrault disait bellement et à juste titre de son travail : « La vie m’a servi de langage ». Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet, dans Une vie sans bon sens publié aux éditions Nota Bene, prennent cette notion de « langage de la vie » comme un point de départ pour leur Regard philosophique sur Pierre Perrault.

Je mentionne de suite qu’il s’agit d’un ouvrage universitaire dans le contenu et dans la forme. Livre passionnant pour l’intellectuelle férue de philosophie et de l’œuvre de Perrault que je suis, mais un peu aride si l’on croit à une biographie ou à un ouvrage d’analyse d’œuvre.

Ducharme et Fradet ne tombent jamais dans la surinterprétation ni dans le collage théorique, ils mettent en lumière avec érudition et clarté les interférences entre les concepts philosophiques des pensées de Nietzsche, Deleuze, Bourdieu et Henry et le « cinéma vécu » de Pierre Perrault.

Les auteurs tissent, dans la première partie, des liens entre Nietzsche et Perrault dans l’attention qu’ils portent tous deux à la mémoire et dans leur affection commune pour la réalité qu’ils privilégient à la fiction. À titre d’exemple, il y a chez Perrault une volonté d’arracher « la mémoire au passé pour la libérer de l’état de momification qui la guette », une conception du temps et du devenir qui rappelle à l’esprit autant celle de Nietzsche que celle de Deleuze.

La seconde partie, plus originale que la première, s’attarde aux pensées de Michel Henry et de Pierre Bourdieu*, l’un reconnu pour sa phénoménologie de la vie et l’autre plus-que-célèbre pour, entre autres, son concept d’habitus. Ducharme et Fradet identifient dans l’œuvre de Perrault, les trois conditions d’existence de l’expérience vécue : le geste, la parole et la communauté. Les auteurs ne pointent pas les concepts d’habitus et de phénoménologie de la vie dans l’œuvre de Perrault, mais les utilisent pour mettre en lumière les caractéristiques de l’œuvre du cinéaste et démontrer que, chez Perrault, l’expérience vécue est « éprouvée au cœur de l’affectivité et du corps subjectif du soi, trouve son expression dans la parole, puis acquiert sa pleine signification lorsque s’allient, autour d’un espace de partage, des individus à l’écoute des spécificités mouvantes d’un milieu. »

Toutes les thèses qui sont exposées dans Une vie sans bon sens. Regard philosophique sur Pierre Perrault le sont avec clarté et intelligence et il vaut d’apprivoiser le ton académique assez lourd pour lire sur le travail et la philosophie de Pierre Perrault. Pas une biographie donc, mais encore mieux, un outil pour appréhender le cinéma de Pierre Perrault et quand on approche le travail de ce monstre sacré, c’est tout le cinéma québécois qu’on éprouve du même geste.

*L’exceptionnel documentaire La sociologie est un sport dangereux met en vedette Pierre Bourdieu.

Maude Levasseur

Une vie sans bon sens. Regard philosophique sur Pierre Perrault, Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet, Les éditions Nota Bene, 2016.