« Pas facile de lire une pièce de théâtre » pourrait être la conclusion du compte rendu qui suit, mais voilà que je l’inscris en préface parce qu’il fait bon faire les choses dans le désordre. Lors du dernier club de lecture, Marie-Andrée, Mélissa, Jean, Nicolas, Annie et Chloé ont analysé Les Reines de Normand Chaurette, une pièce créée pour la première fois en 1991 à Montréal. La pièce reprend six reines issues de l’œuvre de Shakespeare et les fait évoluer dans un palais enlisé dans la tempête où la mort d’Edouard, roi d’Angleterre, est imminente. Les reines, fébriles et manipulatrices, rêvent toutes de pouvoir et tenteront de tirer la couverture chacune de leur bord en cette journée funeste de janvier 1483.

Premier constat : difficile de différencier les personnages. Les actions des six femmes, dont certaines partagent le même nom (deux Anne, deux Warwick), ne sont introduites que par quelques didascalies éparses, et à part Anne Dexter, toutes tiennent semblable discours. Comment faire pour s’y repérer? Jean parle de fréquents allers-retours entre le texte et la liste des personnages; Annie a plutôt opté pour une recherche Google, histoire de se remémorer le contexte historique; Marie-Andrée a préféré lâcher prise et se laisser emporter par le flot des mots, au risque d’en manquer des bouts.

Dans tous les cas, il n’est pas aisé de s’imaginer les déplacements des comédiennes, dont les entrées et sorties de scène sont fréquentes et qui, toutes à leurs manigances, rajoutent une couche de complexité en mentant à tout bout de champ. Car les reines n’ont pas de réelle emprise sur la succession du trône; leur pouvoir tient plus de la fabulation que de l’action concrète. Si elles passent leur temps à faire disparaître les héritiers royaux et à annoncer la mort du roi ou des frères de celui-ci, leur seul accès au trône passe nécessairement par le couronnement de leur mari, ce qu’elles ne contrôlent pas.

Deuxième surprise : la préface, qui n’a pas été lue par tous, se révèle d’une grande utilité quand vient le temps d’approfondir la signification des luttes de ces reines. Même si Jean n’aime pas qu’on lui dise quoi penser, il admet que cette courte explication est pertinente. Mélissa renchérit : « J’ai l’impression que si tu ne l’as pas lue, tu ne peux pas comprendre la pièce. Il y a si peu de repères dans le livre! » Car les reines tournent en rond, comme des lions en cage, et répètent les mêmes gestes frénétiques. Au milieu de la tempête, une histoire d’inceste, un chant d’amour que personne n’entend car il ne cadre pas dans leur logique digne d’un panier de crabes.

Entre humour, envolées et féroce compétition

Isabelle Warwick
La Chine.
Et que ferez-vous en Chine?

La reine Marguerite
Continuer de vous haïr.
Je veux voir jusqu’où le mépris peut aller
Quand on l’emporte au loin.

Il y a dans Les Reines des traits d’humour comme des moments d’une grande intensité, mais il faut être attentif pour les saisir. « C’est un souffle. Faut que tu l’imagines. Moi j’étais complètement capable de l’entendre, je trouvais ça tellement fluide et poétique. J’ai pas compris grand-chose mais j’ai trouvé ça beau, je l’entendais dans ma tête. Je ne m’attendais pas à une écriture comme ça », dit Marie-Andrée, à qui l’on doit la suggestion de la pièce à l’étude. Jean, plus sensible à la terminologie, s’interroge sur la volonté de l’auteur d’intégrer des mots qui n’avaient pas encore fait leur apparition en 1483. La question de la réécriture revient : quelle part attribuer à l’Histoire? Et à la transgression?

Les femmes ne sont pas présentées sous leur meilleur jour dans la pièce de Chaurette. Rabaisser l’autre pour mieux sortir du lot semble être leur principale motivation. Comme le souligne Nicolas, «  ils ne se donnent pas de cadeaux à Noël, ces gens-là ». Néanmoins, Chloé est d’avis que le contexte les y oblige et qu’elles n’ont pas le choix de s’entredéchirer, puisque leur vie n’a de but que si elles parviennent à devenir reine : « Ce n’est pas gratuit, elles sont en compétition, elles veulent quelque chose qu’elles ne peuvent pas avoir au final parce que ce n’est pas elles qui décident. » Mais Annie note que la pièce finit sur une note plus positive qui détonne avec les guerres qu’elles se livrent depuis le début. C’est à croire que la passation de la couronne représente pour elles un moment où il est permis de se défouler pour ensuite retourner à leur vie passive de courtisane, où la solidarité (ou l’apparence de solidarité) est de mise.

Une œuvre d’actualité

La réécriture de moments-clés de l’Histoire peut donner lieu à des œuvres très fortes et significatives, comme Chaurette nous le prouve avec Les Reines. Difficile de ne pas voir le lien entre ces luttes vaines où les reines veulent régner simplement pour porter une couronne et les mesures électoralistes de nos dirigeants politiques. Tout comme la Première dame sacrifie carrière et agentivité pour que son mari puisse régner, les reines se battent dans les coulisses pour que leur roi triomphe. Plutôt ironique d’en venir à cette conclusion, considérant que la réunion du club de lecture avait lieu le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, ces dernières étant encore trop souvent écartées des lieux de décision…

Les Reines est une pièce complexe qui aborde les luttes de pouvoir sous un angle inédit. Néanmoins, les membres du club de lecture ont eu un peu de misère avec le texte, qui est dépourvu de toute indication scénique ou de mise en contexte. Peut-être que le club a besoin de s’entraîner à la lecture dramaturgique; peut-être (probablement) que Les Reines nécessite de multiples lectures attentives pour bien en comprendre tous les enjeux.

Voici tout de même quelques suggestions d’adaptation qui ont surgi au cours de la réunion, histoire de rendre l’œuvre encore plus interactives et actuelle :

Une version trash : Les bitches (Mélissa)

Une bande dessinée (Nicolas)

Un dessin animé de vingt minutes (Jean)

Une version moderne qui se joue sur les réseaux sociaux (Jean)

Chloé l’Astrolittéraire

Les Reines, Normand Chaurette, Leméac/Actes Sud, 1991.

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