À égalité avec Neil Young, les Grateful Dead ont incarné le rêve hippie encore présent une fois négocié le tournant des années 1970, avec la chute des idéaux utopiques pronés par la jeunesse du baby boom post-Deuxième Grande Guerre : le Vietnam, son napalm incendiaire et ses cadavres, Charles Manson, ses disciples et leurs meurtres à caractère satanique, le festival d’Altamont, ses Hell’s Angels et le spectateur poignardé par l’un d’eux, les campus étatsuniens sur le qui-vive et ses quatre étudiants abattus par des soldats de la garde nationale à Kent State University (écoutez à cet effet, Ohio, de Crosby, Stills, Nash & Young, écrite par ce dernier). L’alliage Young/Dead n’aura, au terme de cette époque du flower-power, jamais si tristement bien porté son nom.

Jerry Garcia : figure emblématique du Dead

Fondé au milieu des années 1960, le groupe a foulé les scènes pendant trois décennies jusqu’en 1995, année du décès de Jerry Garcia, sa figure emblématique (à défaut d’employer le terme de « leader », qu’il exécrait), guitariste, chanteur principal, coparolier et cocompositeur. Plus de 2300 concerts de durées considérables (la majorité entre deux heures trente et trois heures trente, mais pouvant parfois s’étirer pendant quatre à cinq heures), dues notamment aux longues improvisations instrumentales et/ou mélangeant sous forme de pot-pourris leurs compositions à celles d’autres artistes, formant ainsi un répertoire de plus de 500 chansons interprétées en spectacle, spectacles régulièrement suivis par de nombreux adeptes plus-que-dédiés, surnommés les Dead Heads, sillonnant avec LEUR groupe les États-Unis de long en large, voire en diagonale, comme des fous.

L’énorme compilation hommage

Pour ce groupe monumental, il fallait un projet à son échelle : on parle ici de trois volumes appelés respectivement Thunder, Lightning et Sunshine, totalisant 59 enregistrements qui s’étirent sur près de CINQ HEURES ET DEMIE! Ce projet est chapeauté par les jumeaux Bryce et Aaron Dessner, entreprise qu’ils ont mené en parallèle de leur carrière dans le groupe de renom The National. Tout un trip, pour qui est prêt à planer. De la musique estivale en un seul bloc. Voyons comment s’articule chacun desdits volumes…

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Volume 1 – Thunder

La reprise musicale est un art plus complexe qu’il peut le sembler à première vue. La recherche de l’équilibre entre fidélité à l’œuvre originale et relecture personnelle est souvent difficile à atteindre. Le premier volume de Day of the Dead fait face à ce dilemme en nous offrant un peu de tout, des relectures très prudentes qui sauront ravir les Dead Heads de longue date aux interprétations si audacieuses qu’à peine reconnaissables.

Par contre, les moments forts que l’on retiendra surtout de ce premier tome appartiennent surtout aux artistes qui ont su ajouter leur touche personnelle sans pour autant faire complètement table rase. Dans cet esprit, Courtney Barnett nous livre un New Speedway Boogie un peu plus décontracté qui lui sied à merveille, The War on Drugs s’approprie Touch of Grey avec un naturel réjouissant et Mumford & Sons exécute un Friend of the Devil plus amical que diabolique mais quand même efficace. Le Peggy-O de The National, qui n’est pas sans rappeler les American Recordings de Johnny Cash, et l’excellent Uncles John’s Band de Lucius comptent également parmi les plus belles réussites dans cette catégorie.

Parcourant toutes les époques de l’histoire des Dead dans le désordre, Thunder constitue une entrée en matière fort séduisante qui, pour des raisons différentes, saura plaire aux néophytes comme aux purs et durs. (Guillaume Francoeur)

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Volume 2 – Lightning

Haut du pavé? : Bonnie Prince Billy avec If I Had the World to Give, puis Bird Song, faites on-ne-peut-plus siennes; Phosphorescent & Friends et la balade hippie avec un Standing on the Moon lunaire; le collier de perles fraîches de The National avec Morning Dew; Marijuana Deathsquads avec sa concoction fumante inspirée de la vagabonde Truckin’; Ship of Fools, hymne à la contre-culture (« I won’t slave for beggar’s pay/Likewise gold and jewels/But I would slave to learn the way/To sink your ship of fools ») par le Suédois The Tallest Man on Earth (& Friends).

Ailleurs dans l’aventure foudroyante, on nous rappelle le talent du groupe pour les longues interprétations entrecoupées de tout ce qui leur tombait sur l’instrument : là un de leurs titres, parfois quelconque hit, tantôt chanson obscure, souvent de l’impro pure. Et Dark Star, composition à durée variable, constituait leur Dazed and Confused : l’occasion de se livrer à une envolée rock/jazz/soli atmosphériques d’une grande liberté, donnant lieu à un morceau pouvant durer entre 15 et 45 minutes. Ici, cet aspect est couvert d’abord par le diptyque Dark Star/Nightfall Of Diamonds, respectivement par Cass McCombs, Joe Russo & Friends et Nightfall Of Diamonds [?], qui, le temps d’une promenade nocturne dans l’espace, nous rappelle cette aura de jammers du Grateful Dead; en second lieu par Tunde Adebimpe, Lee Ranaldo & Friends prêchant par l’exemple, avec Playing in the Band, ce plaisir de la création collective, où les apports de chacun ne s’additionnent pas, mais se multiplient.

Applaudissons ces artistes reconnaissants envers le Grateful qui grâce à eux renaît. Quand ailleurs je parlais de passeurs de culture… En voilà une façon de l’être qui fait lever non pas les yeux au plafond, mais les mains dans les airs et l’esprit sur un nuage. Traversé d’éclairs.(Jean Lavernec)

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Volume 3 – Sunshine

La reprise. Novice, on s’y fait la main, le bec et les ongles. Intermédiaire, on pastiche ou on dissèque. Expert, on en fait son gagne-pain dans les bars ou on l’offre au rappel à une grosse foule « conquise d’avance » qui crie YouTube à l’unisson. Pour les ados Aaron et Bryce Dessner, aujourd’hui cerveaux jumeaux du mégagroupe The National, on ne repiquait pas les classiques pour mieux faire fondre la guimauve en classe verte. On y puisait l’essence pour y faire tremper son identité musicale. Grateful Dead, c’était pour eux le jus dans lequel il fallait mariner.

Qu’en est-il maintenant du troisième volume de ce généreux retour d’ascenseur? Comme aucune reprise ne rate le coche ou ne gâte la sauce, on se contentera ici d’orienter l’auditeur vers les morceaux-types qui composeront sa compilation-échantillon personnelle. Vous cherchez le cocktail à recette simple, facile à boire? Rabattez-vous sur la soyeuse Jack-A-Roe revue par This Is The Kit ou l’oncteuse Althea revisitée par Winston Marshall, Kodiak Blue et Shura. Vous vous languissez des grands espaces où on s’ébat librement pendant longtemps? Wharf Rat par Ira Kaplan & Friends et China Cat Sunflower/I Know You Rider de Stephen Malkmus & The Jicks sont pour vous. Vous êtes plutôt du genre laboratoire? La Drums/Space détonnée par Man Forever, So Percussion et Oneida est à consommer l’oreille aux aguets. Vous vous contentez du single? Shakedown Street revitalisé par Unknown Mortal Orchestra est sans contredit l’incontournable ver d’oreille de la collection.

À vous désormais de vous investir dans ce trésor inestimable et d’y investir les fonds qu’il mérite (ici). Il est à noter que tous les profits de sa vente seront versés à des organisations de lutte contre le VIH/sida. Une belle occasion de célébrer la mort… ou la vie! (Nicolas Roy)