Crédit photo : Yanick MacDonald

Depuis près de vingt ans, Brigitte Haentjens ausculte avec Sibyllines les mécanismes de domination dont il est question dans la littérature et le théâtre moderne avec des mises en scène souvent audacieuses qui rendent la plupart du temps justice aux textes complexes, poétiques, très politiques et écartés des traditions. Fidèle à cette pratique, Haentjens présente à l’Espace Go Une femme à Berlin, une adaptation du journal que Marta Hillers tenait à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Marta Hillers : une voix essentielle

Ce journal est constitué des notes que l’auteure, dont l’identité ne fut révélée qu’en 2003, prenait dans une liberté désarmante au moment où les Berlinoises, cantonnées dans des sous-sols et des ruines, étaient soumises à la faim et à une profonde angoisse devant la débâcle allemande et l’éventuelle occupation soviétique, relatée ici comme une terreur constante. Sans nouvelles de son mari parti faire la guerre et lassée d’être la proie des hommes qui la violent à répétition, la Berlinoise tente tant bien que mal d’avoir un semblant de contrôle sur la situation et sur son propre corps en choisissant ses prédateurs en échange d’un peu de nourriture et d’une très précaire protection. Récit nuancé, dérangeant et indispensable à la compréhension autant des rapports de domination qui sévissaient à la fin de la guerre que de la solidarité des femmes en pleine culture du viol, Une femme à Berlin propose une alternative essentielle, radicale et féministe aux classiques littéraires d’après-guerre. Si la mise en scène de Brigitte Haentjens échoue à offrir une adaptation digne de la force du journal de Hillers, la production de Sibyllines a le mérite de placer sur la scène une voix rarement entendue.

Mise en scène limitée

Sur une scène étroite et austère grâce à un mur gigantesque qui les pressent, quatre actrices  d’âges différents se partagent le rôle de l’auteure qui, dans un style autoréflexif, raconte anecdotes et horreurs avec une distance et un rythme aussi efficaces que déconcertants. Bien que minimaliste, la mise en scène remplit des espaces qu’il aurait été mieux de laisser intacts, à défaut d’avoir pu les théâtraliser comme Haentjens a su le faire dans le passé avec d’autres adaptations (nostalgique, on ne peut s’empêcher de penser à la remarquable Cloche de verre) : sons de bombes, répétitions à outrance, mimiques, poses et autres clichés de mise en scène ont parfois comme effet de diluer le propos pourtant si brutal du texte. Peut-être s’attend-on à plus de Brigitte Haentjens, elle qui a l’habitude d’éblouir, mais par-dessus tout de faire réfléchir le spectateur avec des mises en scène beaucoup plus expérimentales et profondes… Peu inventive, celle d’Une femme à Berlin atteint rapidement ses limites, frôle par moments l’insignifiance et offre peu aux actrices, réduites à l’occasion à un jeu télévisuel.

Crédit photo : Yanick MacDonald

Crédit photo : Yanick MacDonald

 

Survivre malgré la défaite

Malgré ces défauts, cette adaptation comporte plusieurs choix lumineux qui sauvent le spectacle. L’intervention insistante du russe indique jusqu’à l’incompréhension les chocs auxquels ces femmes se confrontaient dans une violence innommable, tandis que celle de l’allemand permet justement de se défaire d’un raccourci manichéen : la brutalité de la guerre sied du côté des humains, peu importe leur langue. De plus, la parole est exclusivement donnée aux femmes qui imitent d’ailleurs avec aise leurs prédateurs masculins (Évelyne Rompré et Evelyne de la Chenelière impressionnent quand leur corps se disloque pour personnifier un Russe). Ce choix devient particulièrement signifiant lorsque la présence inopinée d’un homme sur scène dérange autant le spectateur que le cours de la vie mouvementée de ces femmes désormais autosuffisantes parce que, comme l’écrit l’auteure, « à la fin de cette guerre-ci, à côté des nombreuses défaites, il y aura aussi la défaite des hommes en tant que sexe. » C’est ce qui explique la multiplication du personnage principal en quatre actrices, une stratégie qui rend justice à ce titre troublant de simplicité : s’il est question ici du journal d’Une femme à Berlin, ce partage du rôle souligne sans contredit le fait qu’il s’agit bien du sort des femmes du Berlin de l’époque, des femmes en temps de guerre, apeurées, violées, dont le cynisme et la déception en l’humanité sont un moteur pour renforcer leur ruse, leur solidarité et ce désir insatiable de « survivre – à l’encontre de toute raison, absurdement, comme une bête. »

En bref, malgré une mise en scène décevante, c’est surtout la pertinence fracassante et toujours actuelle du texte qui fait d’Une femme à Berlin une pièce à voir : les nuances importantes qu’elle apporte aux discours dualistes et masculins sur la Seconde Guerre mondiale servent aujourd’hui à exposer la part historique de la culture du viol issue de la guerre, mais également véhiculée en temps de paix. Rares sont les pièces qui réussissent à procurer un urgent besoin de lire son texte d’origine pour se confronter à des enjeux qui, par les temps qui courent, ressemblent parfois à des tabous.

– Nicholas Dawson

Une femme à Berlin est présentée à l’Espace Go du 25 octobre au 19 novembre 2016.