La notoriété de Jacques Poulin ne se dément pas. Bien que l’écrivain ne soit pas très friand des médias, ses œuvres continuent d’attirer de fervents lecteurs. Rien de bien surprenant que le personnage principal d’Un jukebox dans la tête soit lui aussi auteur et… empreint de solitude.

Ne vous méprenez pas : il ne s’agit pas d’une autobiographie de l’auteur, mais il est indéniable que Jack Waterman prend sa source dans la réalité de Jacques Poulin. Un jukebox dans la tête est le récit de deux solitudes qui se rencontrent et qui partagent le silence comme portée à leur vécu.

Entre Mélodie, jeune femme rousse au passé trouble et Jack, auteur reconnu qui préfère la tranquillité au chahut infernal des salons du livre et des entrevues, s’installe une douce confiance, un temps de partage entre deux bémols, une fugue. Les confidences de l’un inspirent les révélations de l’autre.

Mélodie est une jeune femme, orpheline, ex-droguée au passé incertain, qui se passionne pour la littérature. Ses rencontres avec Jack sont parsemées de mots, de silences, de souvenirs parfois amers. Jack est homme de lettres qui craint le bruit et qui recherche la quiétude des pensées.

Un jeu d’amour et de hasard. Attention toutefois : la relation entre Mélodie et Jack ne donne pas dans le romantisme érotique qu’on retrouve de plus en plus sur les tablettes des librairies. Il y a certes un réel rapprochement entre ces deux êtres, mais le cœur de leur histoire prend forme à partir des moments intimement partagés et non de moments intimes entre eux.

L’écho d’une voix

« J’ai lu tous vos livres et… je vous ai fait une petite place dans mon cœur. »

Toutes les critiques de ce livre soulignent cette phrase. Elle est en effet le battement de l’histoire, le rythme donné, la cadence souhaitée. La lecture se révèle porteuse d’une harmonie saccadée où le passé de Mélodie se mêle au passé de Jack sans jamais y retrouver un point d’union. Et c’est là, toute la force de l’histoire : l’union se fait d’elle-même sans y trouver d’ancrage.

«  J’étais attiré par la belle Mélodie depuis le moment où elle m’avait dit que j’avais une place dans son cœur. Cette attirance avait grandi de jour en jour, au détriment parfois de mon travail, si bien que j’étais tout le temps dans l’attente de sa visite. Elle venait me voir parce qu’elle avait confiance en moi. Je n’étais pas amoureux d’elle pour autant. Il se pourrait même que je n’aie jamais aimé personne de toute ma vie : c’est plutôt moi, je dirais, qui ai toujours eu besoin d’être aimé. »

J’ose apporter ici une petite notion théorique à ma critique :

En musique, une fugue est une forme d’écriture exploitant le principe de l’imitation. L’auditeur a alors l’impression que le thème de la fugue fuit d’une voix à l’autre : c’est donc la répétition par une voix d’un fragment mélodique exécuté préalablement par une autre voix (selon les dires de Wikipédia).

Bien que je ne puisse affirmer que l’auteur se soit inspiré de cette notion, j’aimerais vous amener à cette métaphore du récit : la voix de Mélodie entrouvre l’échange pour graduellement prendre écho sur la voix de Jack. Leurs voix ne feront qu’un, au rythme de chacun, dans la foulée des émotions, comme un canon intime d’âmes esseulées.

Les deux personnages ont tout deux ‘’fugué’’, à leur manière, de leur propre vie. À tour de rôle, ils se racontent. Ces moments partagés inspireront l’ode de leur avenir proche.

« Comme d’habitude, nous racontions nos histoires à tour de rôle. De nous deux, à cause de mon métier, j’étais sans doute le plus doué pour la narration. Mais pour écouter, c’est Mélodie qui réussissait le mieux. Elle avait une forme d’empathie que je ne possédais pas. Et cette qualité était l’un des facteurs qui nous rapprochaient. »

Le cœur à vif

« Je voyais bien que ses récits prenaient une tournure alarmante. Même si, jusque-là, elle s’était tirée d’affaire, je craignais qu’elle n’ait subi le genre de blessures à l’âme qui ne guérissent jamais. […] Son récit allait une fois de plus me mettre le cœur à l’envers. »

À qui peut-on se fier lorsque, adolescente, on a vécu trémolo après trémolo? Comment poursuivre sa voie lorsque le passé nous rattrape? Tous ces bruits qui trainent dans notre tête et notre cœur peuvent-ils entraver à tout jamais notre raison?

Malgré l’ouverture qui se crée entre Jack et Mélodie, certains propos désarment l’écrivain. La période où elle a vécu dans le garage d’un « bouncer » surnommé Boris a ébranlé sa confiance en autrui. Ce troisième personnage est très important à l’intrigue, mais je vous laisse découvrir dans quelle mesure sa présence influence le tempo de l’histoire…

Il est intéressant de traverser ce récit comme un battement de cœur qui a ses hauts et ses bas, ses pulsations personnelles, ses souffles au cœur. Un livre sans éclat fracassant, mais au rythme soutenu par ses personnages.

Élizabeth Bigras-Ouimet

Un jukebox dans la tête, Jacques Poulin, Édition Lemeac, 2015.