Un drap. Une place. est un recueil de poèmes rare, qui refuse d’infléchir le langage, qui le prend tel quel, qui en fait un miroir dans lequel le lecteur ne peut être renvoyé qu’à sa propre nudité. L’auteure, Maude Smith Gagnon, mise sur la sobriété d’une prose exempte d’affect qui, par son dépouillement même, révèle brutalement notre immersion dans le bruit, dans le sens, dans tout ce qui nous divertit de nous-mêmes.

Une interrogation, placée en exergue au début du livre, explicite les circonstances de l’écriture :

Pourquoi ce besoin. Que tu saches qu’hier, par exemple, je me suis assise sur un bloc de béton, qu’il s’est mis à pleuvoir et que je suis restée là, à simplement regarder ce qu’il y avait devant moi. Une rue, un immeuble et une porte, avec des gens qui entraient ou qui sortaient.

Au cœur du projet d’Un drap. Une place. est cette ignorance qui transforme le geste d’écrire en pulsion, ce qui lui confère un vernis d’authenticité. Les courts tableaux qui composent le recueil dépeignent un réel qu’on ne peut pas nier, contre lequel, au contraire, il est vain de lutter: « Il pleut sur la mer. Et les vagues, en se gonflant, éloignent le carton de jus d’orange que j’essaye d’attraper avec un long bâton. » L’impuissance devient un motif configurant puisqu’elle creuse la distance entre la poète et son monde, distance que le langage investit, comme l’eau remplit un bassin, comme « [l]a pluie [qui] s’accumule dans les champs, au creux des feuilles, sur [s]es manches. »

Les sensations prennent le relais de la raison comme manière d’appréhender une existence marquée par le renoncement à toute velléité de réification : « L’arbre, avec le ciel derrière lui. La table inoccupée. Le brun compact du sol. Ce moment n’évoque pour moi aucun souvenir particulier. » Un drap. Une place. donne à lire cette espèce d’infra-vie dont parlaient les phénoménologues du siècle dernier, c’est-à-dire ce degré zéro de l’existence composée uniquement de la somme de ce que peuvent capter nos sens, avant que la conscience n’intervienne pour ordonner le tout en un ensemble cohérent.

À ce stade, tout est frappé de la même égalité, tout devient un espèce d’arrière-plan de la vie qui se déroule sans qu’on ne sache trop ni comment ni pourquoi, un peu comme lorsque l’on a la gueule de bois après une soirée particulièrement arrosée ou pendant les crises d’insomnie :

Ce n’est pas vraiment à cause de l’heure tardive. Ni à cause de la solitude, je ne pense pas. Les murs, les fenêtres noires, les planchers lisses : quelque chose de leur présence ne suffit pas, ne m’est pas familier. Quelque chose d’une certaine façon manque. Tout ce que je remarque, au fil des minutes qui passent, c’est la régularité de cette absence. 

Malgré que sa présence soit signalée constamment par son insuffisance, l’auteure demeure au centre de son énonciation. Certains dispositifs narratifs, comme les dates qui chapeautent chacune des pages, les prénoms qui surgissent sporadiquement dans certains textes ou les Montréal, Natashquan ou autre Viet-nâm qui donnent leur nom aux différentes sections du recueil, convainquent du caractère autobiographique du matériel évoqué, comme si chaque page constituait une entrée de journal intime. Et bien que ces lieux et ces dates soient absolument accessoires du point de vue de la lecture, ils nous rendent manifeste un classement, un tri que Smith Gagnon opère dans sa propre expérience de vie.

Et justement, c’est là que l’auteure déroute le plus : pourquoi mettre de l’avant ses moments de désarroi, d’ennui, de désœuvrement ? Est-ce une manière de mettre au défi son lecteur ? De se poser en porte-à-faux d’une société qui s’abîme dans le divertissement spectaculaire ? De représenter l’épuisement politique d’une génération qui a vu toutes les révolutions échouer à réformer un système qui ne cesse de mourir ?

Il y a un peu de tout cela dans Un drap. Une place. Il y a aussi, surtout, cette proposition profondément singulière que c’est bien ces moments de monotonie qui rendent prégnante notre humanité en révélant son indubitable vulnérabilité. Notre existence n’est universelle que dans ce qui ne la définit pas, dans ce qu’elle a de commun avec toutes les autres. En rendant visible cette part indéfinissable de l’être, Maude Smith Gagnon porte un regard neuf sur la condition humaine.

– Hugo Beauchemin-Lachapelle

Un drap. Une place.

Maude Smith Gagnon

Éditions Triptyque