L’automne dernier, les Éditions Alto piquaient notre curiosité en publiant Troupe 52 (Troop), premier roman de Nick Cutter − pseudonyme de l’auteur canadien Craig Davidson − à être traduit en français. Si l’on connaît Craig Davidson pour son recueil de nouvelles De rouille et d’os (livre qui a aussi inspiré le film éponyme), son double fait carrément dans l’horreur. Plus qu’une histoire de peur, Troupe 52 est une fable à glacer le sang. Alors qu’on pense avoir atteint les limites de l’horreur, le pire nous surprend au tournant de chaque chapitre. Que vous soyez lecteur averti du genre ou non, sachez que Nick Cutter ne vous ménagera d’aucune façon. Les personnages auxquels vous vous attacherez n’échapperont pas plus que vous à sa plume incisive. De l’humour au dégoût, de la peur à la paranoïa, de l’attendrissement à la cruauté, toute la gamme des émotions y est monstrueusement décortiquée.

 « La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance »

C’est un périple initiatique, une aventure, une tradition : chaque automne à l’Île-du-Prince-Édouard, cinq adolescents vont camper sur une île déserte accompagnés de leur chef scout. Le voyage qu’ils attendaient avec impatience se déroule à merveille jusqu’à l’arrivée d’un étranger dangereusement maigre, un « inconnu qui ne ressemblait plus vraiment à un homme. Plutôt à un dessin qu’un enfant aux facultés intellectuelles limitées aurait fait au crayon de cire ». Force est de constater que le malfamé est atteint d’un mal infectieux. Dès lors, la peur, le doute et la répulsion se répandent à plein régime au sein du groupe. Ce qui peut rester d’espoir aux pauvres adolescents est mis à mal par la vue d’hélicoptères qui passent au-dessus de leur tête sans s’arrêter… Un scénario somme toute assez banal pour les habitués du genre. Tout l’intérêt du livre réside dans la façon qu’a Nick Cutter de raconter et de surprendre.

Ephram prit conscience que ces émotions n’étaient séparées que par un fil extrêmement mince. Elles se mêlaient l’une à l’autre très facilement.

La peur mène à la colère.

La colère mène à la haine.

Il vaut mieux ressentir un peu de peur, mon garçon, tout particulièrement à ton âge, entendit-il encore sa mère lui dire. La peur est un gage d’honnêteté. La peur nous garde en vie. »

Illustration : Pascal Colpron

Une plume efficace à l’os

En écrivant Troupe 52, Nick Cutter s’est visiblement amusé à faire ressortir ce qu’il y avait de plus sombre en son cœur d’enfant. Conviant le lecteur à une randonnée d’adolescents, il titille sa fibre nostalgique. Comme tout bon ado, les personnages se racontent des histoires à dormir debout et se posent de drôles de questions : « Qu’est-ce que tu préférerais, dit Newton, faire un discours devant l’école entière ou perdre ton maillot de bain dans le filtreur de la piscine publique? ». Ils y torturent aussi des insectes et intimident parfois leurs amis. L’auteur joue avec la psychologie des personnages et avec leurs plus bas instincts. Maniant habilement la langue avec des images colorées et des descriptions originales, Cutter noue à merveille les sensibilités de l’adolescence à une nature obscure et sans pitié. Ici, le meurtre d’une tortue par de pauvres garçons affamés est plus horrifiant que les tripes mises à nu d’un visiteur infesté de vers.

Rares sont les livres où l’on s’esclaffe en claquant des dents et où l’on s’arrache les cheveux de la tête par empathie. Après avoir lu Troupe 52, il ne reste plus qu’à espérer que les Éditions Alto récidivent en traduisant les dernières œuvres du jeune maître de l’horreur : The Deep, The Acolyte ou Little Heaven. En attendant, ne boudez surtout pas votre plaisir. Laissez plutôt « l’horreur [s’entortiller] autour de [votre] colonne comme une mauvaise herbe ».

Julien Fortin

Troupe 52, Nick Cutter, traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Éditions Alto, 2016.

« La tortue se retrouva sur le dos. Elle émit une plainte pitoyable, trop semblable aux gémissements d’un enfant aux oreilles de Newton. »

 

 

 

 

 

Illustration : Pascal Colpron