Crédit photo: Anik Benoit

Une voix. Soul. Riche. Profonde. De celles qui imposent, de celles qui accèdent aux replis de l’âme. Une voix d’une autre époque, dans un corps de jeune femme. La première fois, elle était là, assise avec sa guitare, les jambes croisées, dans un décor en noir et blanc. Sur les coups d’batterie de Blade et les coups d’mains de Lanois, elle chantait I’d rather go blind. Une simplicité à trois, dans un petit studio, avec un talent nouveau. C’était quelque part en 2008, via l’œil de You Tube. L’aventure d’un nouveau projet allait naître sous nos yeux, sous le nom de Black Dub.

Le nombre de fois que j’ai écouté en boucle cette chanson sur You Tube est incalculable. J’ai changé de disque (euh de vidéoclip) quand un autre s’est présenté sur la toile virtuelle : Love Lives. Sous le regard complice du réalisateur Adam Vollick, nous étions dans le studio spacieux de Lanois avec la formation complète du groupe Black Dub :  Daniel Lanois, Trixie Whitley, Brian Blade et le bassiste Daryl Johnson. Quand le clip I believe in you a suivi, avec  la jeune Trixie brillante de lumière avec les écouteurs sur les oreilles et son corps incarnant une vieille voix soul, intense, qui transcende, j’étais définitivement accro. Puis, pour faire durer le plaisir, un nouvel arrivage de vidéoclip de Vollick, en studio avec Black Dub, s’est présenté un après l’autre : Silverado, Nomad, Surely, Ring the Alarm, etc. L’expérience de suivre les sessions de Black Dub en studio sur le web était entraînante et l’attente de pouvoir se procurer l’album devenait insupportable !

Black Dub a touché les planches de la salle Wilfrid Pelletier en 2011. C’était pour moi, la consécration du projet – après tant d’années d’attente – passant enfin du regard virtuel au regard LIVE ! Quelle joie de voir Daniel Lanois bel et bien vivant (suite à son accident). Il fallait être là pour vivre l’expérience à la fois de Black Dub et de Lanois, car il faut souligner qu’il avait choisi d’ajouter son répertoire solo au spectacle…(le moment où Trixie Whitley accompagne Brian Blade à la batterie reste encore très marquant dans ma mémoire. Cette multi-instrumentiste dévoilait, encore une fois, un autre de ses talents !).

Au début du projet Black Dub, je croyais que Lanois avait créé ce groupe pour mettre de l’avant le talent fou de cette jeune femme prometteuse, fille de feu Chris Whitley. Mais de fil en aiguille, il a pris (selon moi) sa place de leader – après tout il écrit les textes et il est le producteur – et Trixie est resté à ses côtés comme vocaliste et multi-instrumentiste. La mise à nu du duo, deux voix et une guitare, dans un enregistrement «unplugged» de NPR en 2011, est un moment privilégié de leur collaboration complice et du talent de la chanteuse.

C’est deux ans plus tard, à l’âge de 25 ans, loin du confort acoustique et des effets visuels du spectacle avec Black Dub, que la chanteuse américaine née en Belgique a remis les pieds en terre montréalaise, mais cette fois en solo, au Divan Orange. Inutile de vous dire que j’avais hâte de la voir voler de ses propres ailes pour nous partager enfin les créations de son premier album LP : Fourth Corner.

Vêtu d’une chemise blanche très ample et d’une chevelure au look androgyne, Trixie Whitley a choisi le piano comme instrument pour marquer son entrée ainsi que sa sortie de spectacle. Avant de commencer, elle a pris soin de vérifier les tonalités du piano, qui avait pris des airs des caraïbes lors de son « sound check », puis elle nous a remerciés d’être là pour partager le moment ensemble. Sans être capable de la voir sur scène, car il y avait trop de têtes devant moi (sauf à un moment où je l’ai aperçu à travers l’écran d’un téléphone d’une spectatrice), j’ai fermé les yeux puis j’ai écouté les paroles « I can’t stand the rain against my window » qu’elle a joliment marié aux paroles de sa touchante chanson Pieces qui était déjà sur son précédent EP, The Engine : « I’m leaving behind my soul, leaving pieces of mine, everywhere I go ».

Le spectacle s’est enchaîné dans une intimité déconcertante. Elle a pris soin de jaser avec nous entre chacune de ses chansons, passant du piano à la guitare, pour sentir si nous étions bien là avec elle, pas seulement qu’à la surface…Puis, elle s’est excusée pour sa voix rauque « My voice tonight sounds like a old man. This is how your father will hear at the age of 80 !» a-t-elle dit en riant. Et elle ajouté : « My body is to fragile to support it ! ».

Cette proximité avec la chanteuse, dans une salle avec une capacité d’environ 150 personnes seulement, a créé une ambiance chaleureuse. Je me suis senti très privilégié de vivre cet instant. Le public aussi semblait apprécier et averti de ce privilège. « You’ve got to makes things happen with what you’ve got ! » a-t-elle lançé avant de laisser glisser encore une fois, ses doigts et sa voix, sur le clavier.

La touchante prestation de Trixie Whitley en solo a couvert en grande partie les titres de l’album Fourth Corner qui rassemble ses anciennes et nouvelles chansons. Un album où se mélange les rythmes soul, blues, funk et rock d’une époque ancienne à celle d’aujourd’hui, marqué d’une couleur propre à elle, voir rebelle, sur les thèmes de l’amour, la solitude, l’adultère, la rage, avec une voix qui explose d’émotions. Alors, dites-moi, comment peut-on rester insensible devant cette voix qui vient nous chercher directement dans les quatre coins de notre âme ?

Visionnez le vidéoclip  A Thousand Thieves de l’album Fourth Corner de Trixie Whitley. Une réalisation de Matthu Placek:

– Anik Benoit