Crédits: LP2 Studio

Récipiendaire de plusieurs prix et distinctions à travers le monde depuis sa création en 2010, la pièce Tribus arrive à Montréal. Produite par la compagnie de théâtre LAB87 et en codiffusion avec le Théâtre de La Manufacture, Tribus sera présentée à La Grande Licorne du 11 au 29 novembre. Mis en scène par Frédéric Blanchette, ce texte de l’auteure britannique Nina Raine est inspiré d’un documentaire sur un couple de sourds qui attendent un enfant et qui souhaitent qu’il soit sourd aussi. De ce visionnement, l’auteure s’est mise à questionner la famille au sens large du terme. À cette tribu qui veut léguer ses valeurs, sa langue et ses croyances.

Cette production mérite autant de succès et de visibilité que ses productions antérieures. D’abord, pour le talent de ses acteurs émérites, Jacques L’Heureux, Monique Spaziani, Benoît Drouin-Germain, David Laurin, Klervi Thienpont et Catherine Chabot. Mais aussi pour l’implication loyale des comédiens et artisans. En l’absence de soutien financier du Conseil des arts du Canada et de celui du Québec, ils ont accepté ce projet malgré le risque de ne toucher aucun salaire. Cette collaboration à tous les niveaux a donné lieu à une pièce touchante, suscitant réflexions et émotions.

Tribus, c’est l’histoire de Billy, sourd de naissance. Sa famille lui a appris à lire sur les lèvres pour éviter qu’il soit ostracisé et identifié comme ayant un handicap. Lorsque Billy fait la rencontre de Sylvia et que celle-ci lui apprend le langage des signes, plusieurs questionnements et confrontations naîtront au sein de la famille, de la tribu. Billy lui-même questionnera son identité et les valeurs inculquées au sein de sa famille. Une famille dysfonctionnelle et disjonctée, dont le loisir favori semble l’engueulade.

Aux premiers abords, les personnages apparaissent comme des caricatures foisonnantes de stéréotypes et de préjugés. Le père, intello mais vulgaire à la fois, va jusqu’à comparer les sourds qui parlent le langage des signes à des extrémistes. La méchanceté et la brutalité avec laquelle il assène de questions la pauvre Sylvia suscitent un malaise. La mère, elle, passe son temps à tenter d’enrayer les inconforts. Leur fils narcissique, envieux et jaloux s’efforce de finaliser une thèse sur le langage. Leur fille, éprise d’un homme de 60 ans, cherche désespérément sa voie en tentant de monter un opéra dans un bar. Et Billy, tranquille, tente de rattraper chaque bribe de phrase ou d’engueulade perdue.

Pourtant, si les personnages semblent grossiers, le discours qu’ils tiennent nous emmènent à nous questionner sur la valeur du langage, sur ce qu’il traduit réellement, sur sa nécessité, mais également sur la famille au sens large du terme.

Le texte est constitué de double sens, de sous-entendus et de références… À mon avis, on pourrait rédiger une thèse tant les pistes analytiques sont infinies, qu’il s’agisse de références à Jacques Lacan : « sans le langage, la pensée meurt » ou à l’opéra (une autre forme de langage dont les paroles nous sont inconnues, mais dont la musique évocatrice d’émotions nous permet de saisir le sens). Tribus étale brillamment deux points de vue diamétralement opposés à propos du langage des signes et des communautés de sourds.

Klervi Thienpont est touchante dans le rôle de Sylvia, défendant le langage des signes, faisant des mots, une mélodie ou un poème. Elle traduit avec sensibilité la réalité d’une jeune femme qui devient sourde, nous éclairant objectivement sur les points positifs et négatifs, tant du côté de la communauté sourde que de celui de la famille à Billy. Aussi, l’interprétation de David Laurin est à s’y méprendre tant ses mimiques et la manière avec laquelle il mord dans les mots ressemblent aux expressions d’une personne sourde. Chacun des personnages est nuancé, parfois attendrissant, parfois irritant, mais incarnant continuellement un point de vue.

Bref, cette pièce suscite diverses réflexions, mais surtout une envie soudaine d’approfondir ses connaissances, de creuser diverses pistes. Je suis d’ailleurs convaincue qu’en creusant les références, on y découvrait une seconde couche aux personnages, voire d’autres intentions. Avis aux sensibles, préparez vos mouchoirs. Je l’admets, j’ai versé une larme.

Edith Malo

Tribus est présentée à La Grande Licorne du 11 au 29 novembre.
Mise en scène : Frédéric Blanchette
Avec : Jacques L’Heureux, Monique Spaziani, Benoît Drouin-Germain, David Laurin, Klervi Thienpont et Catherine Chabot.
Pour toutes les informations, c’est ici.