Souvent, les meilleures séries de bandes dessinées ne finissent pas. Bloqué dans un mouvement de répétition, chaque tome redémarre la matrice de son univers. C’est le cas de presque toutes les séries classiques d’un certain âge d’or de la bande dessinée : Spirou, Tintin, Astérix,  le Concombre masqué et bien sûr, Philémon. La série qui était en hiatus depuis vingt-six ans se voit aujourd’hui complétée d’un inespéré seizième volume. Il y avait bien quelques rumeurs au sujet de ce Train où vont les choses; Fred avait déjà dessiné une vingtaine de pages lorsqu’il s’est arrêté, mais personnellement, je ne croyais pas tellement à la sortie de cet ultime volume, presque content même de voir cette extraordinaire série laissée en suspens lorsqu’elle était au sommet de sa forme, presque auréolée. Mais voilà qu’un mois environ avant son décès, Fred  nous propose un nouvel opus à sa série phare. On nous promet même un véritable dernier tome, une conclusion aux voyages atlantiques de Philémon.
Lire un tome de Philémon en se disant que ce sera bel et bien le dernier m’a fait lire un peu lentement, en bougonnant. On se dit qu’on ne peut qu’être déçu, on a peur que ça gâche le souvenir des albums précédents. Disons-le tout de suite, Le train où vont les choses n’est pas le plus grand chef d’œuvre de Fred. Ce n’est pas Le secret de Félicien, ce n’est pas Simbabbad de Batbad.  Pourtant, il fonctionne, il structure l’univers de la série et en cela, il est une franche réussite.

Dans une clairière, une pauvre lokoapatte est embourbée dans un marais. Cette locomotive qui carbure à la fumée d’imagination a quitté son tunnel imaginaire parce que son conducteur s’est endormi. C’est que ce n’est pas un métier facile, chauffeur de lokoapattes, il faut sans cesse penser à de nouvelles choses sans quoi, on n’avance plus!  Si on ne peut pas savoir vers quoi cette intrigue se dirigeait il y a vingt-six ans, elle apparaît maintenant comme une douce réflexion sur la série elle-même. Est-ce donc pour cela que Philémon a cessé brusquement ces aventures, parce que Fred n’avait plus d’idées pour faire avancer sa lokoapattes? Peut-être pas, mais reste que cette parabole illustre avec beaucoup d’intelligence les difficultés de la création : la peur de se répéter, la peur de se dénaturer… Bref ces mêmes peurs qui animaient ma lecture au début de l’album. On a alors envie de tout pardonner à cet album : son dessin hésitant passé les vingt premières pages, sa brièveté ou son intrigue plus stagnante qu’à l’habitude. Comme si ces maladresses étaient assumées, presque revendiquées.

La fameuse finale a finalement le bon goût de ne pas en être une vraie. Même s’il ne plaira pas forcément à tout le monde, le dénouement de l’album a l’avantage de proposer une boucle, une invitation à relire Philémon et ce faisant, il maintient la série dans cet état flou de non-temps, de ce qui ne peut et ne doit pas finir. Une fin vraiment ouverte, qui laisse au lecteur le soin de déterminer où l’histoire commence et où elle finit.

Fred n’avait pas besoin de ce dernier livre pour que soit consacrée son importance dans l’histoire de la bande dessinée et de la littérature, mais cette dernière aventure douce-amère ajoute une heureuse mélancolie à son souvenir. « Un peu de vinaigre dans la confiture » disait-il.

– Émile Dupré

Philémon T.16 : Le train où vont les choses, Dargaud, 40 pages