Troisième volet d’une trilogie, les deux premiers étant Révolution et Rouge, Tragédie d’Olivier Dubois, met en scène neuf hommes et neuf femmes exposés dans leur nudité et dans leur humanité dans ce qu’elle a de plus primaire et de vulnérable. Créée en 2012 au festival d’Avignon, ce spectacle vit une belle tournée, malgré les remous qu’il a provoqués en France pour sa teneur pseudo indécente. Jeudi dernier, Danse Danse clôturait sa saison avec cette œuvre forte.

Débutant sur un rythme mécanique – les danseurs apparaissent sur scène dans une sorte de marche conformée, le pas uniforme, le corps droit, le visage sans expression – Tragédie impose tout de suite une ambiance volontairement froide et dénuée de volonté. Pendant une vingtaine de minutes, il ne s’agit que d’une incessante déambulation des danseurs qui se confondent. Des corps dépersonnalisés et une mobilité cartésienne sur une scène elle-même dénudée. Des corps. Juste des corps. Une morphologie biologique.

Leur marche impassible est ponctuée de ralentis, d’arrêts, de reculons. On a l’impression de vivre une respiration ambulante : un souffle qui se perd, se reprend, une suffocation. Cela plonge l’audience dans une sorte d’engouement et un univers psychédélique accentué par une trame sonore minimaliste et assourdissante.

Puis, quelque chose se passe. L’ordre est perturbé. J’associe cela à une sorte de réveil. Spasmes, mouvements désordonnés, l’équilibre qui se fait précaire, des corps qui se distinguent, qui s’incarnent dans leurs différences et leur singularité. Avec un contact rare entre eux, les dix-huit danseurs deviennent dix-huit « personnes » avec une existence propre. Chaque gestuelle est unique et passionnelle. La parade du début laisse place à un chaos libérateur. C’est une pièce construite en crescendo, une escalade d’émotions vécues également par le spectateur. Jusqu’au final – retour au calme – c’est une performance frénétique, vivante qui suggère un besoin de sortir d’un cadre, de la normalité. Ce besoin commun de vivre et de respirer. Même dans leur individualité, il y a toujours l’idée de communauté qui ressort.

On dit d’Oliver Dubois qu’il est un agitateur de la scène contemporaine. Si cela veut dire que son originalité sans une dose de provocation déplacée est un vent frais, je suis d’accord avec ce fait. Le sujet de Tragédie n’est pas la nudité, il le dit lui-même. C’est un face-à-face avec soi même et avec la collectivité à laquelle nous appartenons. C’est une quête féroce et franche dont le nu n’est qu’un instrument comme un autre. C’est une mise à nu, mais de toutes les barrières, les conventions sociales, les retenues qui nous conditionnent. C’est un voile emprisonnant qu’on déchire.

– Rose Carine

Tragédie a été présenté du 1er au 3 mai au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts