« Ce n’est pas tant la destination qui compte que le voyage pour s’y rendre ».

Jamais ce vieux proverbe gitan n’aura été plus à l’honneur que dans le premier roman de Marie-Christine Lemieux-Couture. D’ailleurs, parlons-en de ce nom-là! La principale concernée a toute une théorie du phénomène des quatre noms de la génération Y:

Nos parents sont de grands indécis: pas plus capables de trouver un nom qu’un pays pour leurs enfants. Ils aiment les traits d’union: ça leur fait croire à un prénom fort, dans un nom composé uni […] Le totalitarisme du choix, c’est d’en avoir tellement qu’on ne sait plus quoi en faire. C’est rester stallé dans nos quatre noms. On greffe un néo- à libéral et un post- à moderne, totalement impuissants à penser le monde, alors on le repense.»

Ça vous donne un peu l’idée du ton adopté par la narratrice, une jeune femme libérée qui, au sortir du Cégep, a la tête pleine d’idéaux et de revendications. Dans ses propos, comme dans son aventure (celle de la traversée sur le pouce du Joyeux Canada), plusieurs pourront se reconnaître en cette intellectuelle qui n’a pas la langue dans sa poche et qui entend changer le monde ou, du moins, ne pas l’accepter tel qu’il est.

Accompagnée de son amoureux Jean Couillon, auquel elle voue une gamme de sentiments tous plus contradictoires les uns que les autres, la jeune bourgeoise non affirmée se lance à la conquête de la Transcanadienne «le royaume du café cheap qui goûte le jus de cendrier». De la grosse butch qui se lance dans un manifeste contre le port du pénis, au pieu manitobain qui ne peut que prier pour son âme déchue. Les conducteurs qui les embarqueront lui donneront l’occasion de s’insurger sur les sujets les plus variés: l’égalité des sexes, la malbouffe, la guerre, l’élitisme des lettreux, la culture anglo-canadienne comme copier-coller de l’«american way of life» avec toutes ses implications: surconsommation, allégeance politique, religieuse douteuse, intolérance pour l’inconnu et j’en passe.

De même que, dans le roman, ce n’est pas tant l’objectif qui est au centre que le trajet pour s’y rendre; ce n’est pas tant l’histoire de Toutes mes solitudes, que la façon dont elle est racontée qui fait de cette lecture un délice. Marie-Christine Lemieux-Couture joue ici la révolutionnaire de salon, mais elle est tellement articulée, qu’on se sent plus engagé rien qu’en lisant ses lignes. Armée d’un cynisme délectable, elle se joue de tout : des conventions, de la masse, de l’écriture, du lecteur même.

À coups de néologismes, de variations des registres de langues, de jeux de mots, de références culturelles, classiques comme actuelles, elle remet tout en question. Avec son esprit d’analyse sur le mode macro et sa plume acérée qui allie jeunesse, dynamisme et érudition, elle provoque à la fois des éclats de rire, de ceux qu’on tente de réprimer en public (sans quoi on se repend rapidement en apercevant les regards interloqués qui se posent sur nous) de même que l’introspection: on se demande ce qu’elle aurait dit de nous et où on se situe parmi cette cacophonie sociétale.

Et parce qu’après tout: «ça nous caractérise, d’être chialeux, sans ça, ce serait l’effrondement de la nation», profitez du savoir-faire de Marie-Christine Lemieux-Couture en la matière, vous trouverez et ce, pour la modique somme de 15$: un sentiment de défoulement par procuration, plusieurs bons moments en tête à tête avec une auteure à surveiller et des arguments à la pelletée pour votre prochain débat avec un fédéraliste.

– Vickie Lemelin-Goulet

Toutes mes solitudes

Marie-Christine Lemieux-Couture

Les Éditions de Ta Mère

Novembre 2012