Que ce soit le premier, à six heures du matin, ou bien le dernier de la journée, qu’il mène à la maison ou vers de nouveaux horizons, qu’il soit propre, bruyant ou bien bondé, le métro est au coeur du premier livre d’Alice Michaud-Lapointe, Titre de transport. Recueil de vingt-et-une nouvelles qui portent chacune le nom d’une station, Titre de transport nous invite à faire la rencontre d’une foule de gens aussi diversifiés qu’étonnants. N’ayant pas peur de leur mettre en bouche des expressions ou des propos à mille lieues du politically correct, Michaud-Lapointe article son écriture autour d’une oralité toute montréalaise, anglicismes et jurons inclus.

Plusieurs des vingt-et-une nouvelles prennent la forme d’un monologue intérieur où un personnage s’adresse mentalement à quelqu’un qui se trouve à deux pas ou bien à l’autre bout de la ville. Ainsi, dans « Berri-UQÀM », un homme pense à ce qu’il aimerait dire à sa copine et en vient à remettre sa relation de couple en question lorsqu’il compare celle-ci avec celle que semblent vivre deux jeunes squeegees assis tout près. Dans « Côte-des-Neiges », c’est plutôt un sans-abri qui, dans une véritable logorrhée, livre ce qu’il pense à la foule qui se presse devant lui. Le souci qu’a eu l’auteure d’intégrer un peu de tout et de tout le monde dans son recueil est palpable, même si on sent un certain parti pris pour les jeunes adultes et les moins nantis. Elle-même a déclaré, au lancement qui avait lieu le 22 octobre dernier, que l’hétérogénéité était indissociable de son projet car elle est un pilier de l’identité de Montréal. À lire ses nouvelles, on peut aisément imaginer ces personnages tous plus colorés les uns que les autres peupler les stations et les wagons du métro montréalais; la plume vive et sans pudeur rend parfaitement le microcosme éclaté de cet univers souterrain.

Souvent, les nouvelles mettent en scène des moments charnières dans la vie des protagonistes, moments qui tendent à venir avec leur lot d’exclamations et de brassage de cage. Dans « Villa-Maria », de jeunes collégiennes qui cherchent maladroitement à s’affirmer en viennent à se battre pour l’attention des garçons; dans « Beaudry », une fille largue son copain avec fracas après avoir fait une découverte qui la laisse ahurie. Cette nouvelle est par ailleurs composée entièrement de dialogues, tout comme l’est la toute première, « Longueuil – Université-de-Sherbrooke ». Dans les deux cas, les échanges sont crus et vifs, et sans le filtre de la narration, l’effet coup-de-poing se trouve rehaussé.

Ce qui anime la plupart des personnages des nouvelles de Michaud-Lapointe, c’est le regard : regard de l’autre, regard sur l’autre, volonté de plaire ou crainte de se faire juger. Celle-ci cherche à rendre jaloux son ex-flamme en s’exposant au bras d’un autre; cet autre mise tout sur l’aura de respectabilité que lui confère son complet-cravate. Mais ce faisant, tous ces personnages sont semblables au serpent qui se mord la queue, car à ne point sortir du cercle vicieux des attentes des autres, on ne parvient jamais à être soi-même et à avoir, incidemment, quelque chose à montrer.

Enfin, malgré que l’auteure permette à ses personnages de dire à peu près tout ce qui leur passe par la tête, leur parole n’en est pas nécessairement libre pour autant. La preuve : bien souvent, un autre personnage vient expliquer, contredire, analyser, tant et si bien que leurs tares sont adoucies, leurs fautes, pardonnées, et qu’il en découle une impression de moralité dont on aurait pu se passer. Si Michaud-Lapointe excelle quand vient le temps de faire vivre ses personnages, et en particulier les jeunes adultes, on aimerait bien les voir poursuivre sur leur lancée et se mettre les pieds dans les plats, même si cela signifie qu’on s’en dissocie complètement.

Bref, Titre de transport d’Alice Michaud-Lapointe est un recueil plutôt réussi qui dresse, en vingt-et-une nouvelles, le portrait d’un Montréal bigarré et authentique. La vivacité de la plume et l’oralité du texte appellent à une lecture effrénée, à l’image de cette course sans cesse renouvelée dans les entrailles du réseau de métro.

Chloé Leduc-Bélanger

Titre de transport, Alice Michaud-Lapointe, Héliotrope, 2014.