Mardi 15 janvier, les noms de The Walkmen et Father John Mistry trônaient en haut de l’affiche du Théâtre Corona. Et quand bien même les deux groupes ont offert de belles prestations, c’est bel et bien The Walkmen qui a remporté la palme de l’élégance et du génie chavirant.

À l’approche du Corona, impossible de ne pas remarquer le nouvel écran électronique s’affichant au fronton du théâtre. L’impromptue technologie demeure assez ironique quand on sait que la majorité de groupes programmés ici sonnent la plupart du temps rétro. Ainsi, ce soir, le folk orchestral de Father John Mistry vient nous rappeler aux arpèges de Gram Parsons et à la nostalgie americana de Neil Young période Harvest. Quand le leader entre en scène, le cabaret l’Amour commence : poses lascives, déhanchés frivoles, le filiforme barbu s’amuse des gimmicks excentriques du glam-rock. Pourtant, derrière cette ironie contemporaine, se dégage une douce folie apparemment bien ancrée dans son esprit.

Côté musique, s’il est impossible de taire la haute volée du chant de l’ex batteur des Fleet Floxes, reconnaissons à son groupe une aisance dans sa manière pleine de lustrer ses gammes. Mais quel est le problème ? Si Father John Mistry remporte la sage adhésion de tous et n’a presque rien à rougir de la comparaison avec The Shins, j’ai, pour ma part, eu l’impression d’être assis dans un tripot nord-américain où, depuis quatre décennies, l’on tente de faire revivre l’esprit gentillet d’une époque révolue. Tout cela reste au demeurant hautement subjectif, puisque certains auront peut-être vécus là un bouleversant concert.

Pour le menu consistant, The Walkmen, il fallait mettre les pieds dans le plat et s’attabler dans la fosse du théâtre Corona. Durant ce laps de temps, je raconte à mon ami une anecdote vécue lors du festival Primavera à Barcelone. Il y a un an et demi. La multiplication des scènes obligeant les festivals à programmer des groupes en même temps, j’ai alors préféré voir les vieux briscards de Grinderman (le groupe à Nick Cave) aux fringants Walkmen. Choix judicieux puisqu’aujourd’hui Grinderman n’est plus et je vais enfin pouvoir mesurer live le talent des Walkmen.

Raffinés en surface, ténébreux dans l’âme, les new yorkais de The Walkmen déploient un art de la texture enveloppée de guitares enluminées et d’une rythmique pied au plancher. Surtout, la musique est complétement transcendée par la voix rauque, lyrique et dramatique du leader Hamilton Leithauser. Cette approche aérienne et intime du rock a ainsi valu à The Walkmen une carrière de six albums, dont le dernier Heaven pourrait bien être la pièce maitresse. Durant la première partie du show, les six trentenaires de The Walkmen régalent l’audience en jouant les tubes classieux de Heaven. Sur « We Can’t Be Beat », lorsque les accords s’égrainent derrière le souffle raide du chant, rapidement la beauté nous tend les bras. Suivront dans le désordre, les solaires confessions « Heartbreaker » et « Love is Love » gracilement susurrées à l’oreille de tous. Le chanteur a beau avouer souffrir d’une migraine ce soir-là, l’énergie qu’il met à faire vibrer son timbre légèrement nasal troue l’atmosphère d’accents liturgiques (« Heaven »).

Malgré quelques larsens échappés, cette première partie fiévreuse et lyrique aura imposé les Walkmen au rang qu’ils méritent : au sommet. Enfin, à l’image des ombres de ces hommes qui marchent (et lévitent) sur les parois rococos du Corona, par la suite, les Walkmen piocheront à l’envie dans leur répertoire pour faire carillonner leurs arpèges secrets. Le deuxième mouvement du concert tendra vers un raffinement pop (« Juveniles », le superbe « Blue as your Blood »), essentiellement porté par la voix écorchée du grand Hamilton Leithauser. Résultat : si tant est que l’on veuille bien l’entendre, les Walkmen ont encore prouvé leur formidable maitrise d’un rock de la plus noble intensité. Et Hamilton Leithauser de révéler une fois encore qu’il détient l’une, si ce n’est, la plus belle voix du rock indé actuel.

– Romain Genissel