Quel film déstabilisant que le dernier opus de Paul Thomas Anderson. Ce dernier nous avait pourtant habitués à son lot de surprises, avec le contre-emploi d’Adam Sandler dans Punch Drunk Love, ou la pluie de grenouilles dans Magnolia. Si on considère l’excellent There will be blood, où la critique sévère de la religion prenait déjà beaucoup de place, en plus des prix de mise en scène et d’interprétation raflés au festival de Venise, il ne serait pas faux de dire que les attentes étaient immenses.

Dans The Master, on suit le cheminement de Freddie Quell (Joaquin Phoenix), vétéran qui vient tout juste de sortir de la deuxième guerre mondiale. Alcoolique à tendance violente, il vogue d’une jobine à une autre, d’un bar à l’autre, jusqu’à ce qu’il rencontre Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), le maitre d’un culte qui se fera son mentor et le guidera dans le combat de ses démons personnels. Le film est supposément inspiré du fondateur de l’église de scientologie. Anderson s’en défend, possiblement pour apaiser la colère maniaque des scientologues qui font des menaces aux membres de l’équipe depuis des mois. Mais le film s’intéresse moins aux préceptes de la scientologie, et beaucoup plus à ce qui constitue un culte, et ce qui amène des gens perdus, lors d’une époque sans repères, à y adhérer.

Le film n’a pas volé ses prix à Venise : Hoffman est exceptionnellement charismatique et Phoenix est presque méconnaissable dans son attitude physique, son accent et sa rage. Chapeau également à la musique de Jonny Greenwood (qui nous avait déjà épatés avec la trame sonore de There will be blood) ainsi qu’aux costumes et décors qui nous font revivre avec brio les années 50. La mise en scène est léchée, précise, mais ne prend pas trop de place, et laisse parler le scénario. Celui-ci s’éloigne beaucoup de la narration conventionnelle : on peut à peine parler d’intrigue. L’histoire nous amène, par les scènes illustrant les différents tests du maitre, les débats, les conversations familiales, et les péripéties de Freddie, à connaitre cette communauté somme toute étrange, qui tente de créer de nouvelles règles dans une société qui semble en manquer. Ce ne sont que des bribes, que des clés : rien ne sera livré sur le plateau. Plutôt que d’être une critique de la religion, The Master se pose en réflexion déroutante qui en déstabilisera plus d’un. Mais quelle belle déroute!

– Boris Nonveiller