Crédit photo : Andrée Lanthier

Écrite entre 1913 et 1916, cette pièce réputée de la littérature yiddish a été jouée pour la première fois à Varsovie en 1920, après la mort de l’auteur S. Ansky. La pièce devait être présentée au  Théâtre d’art de Moscou en 1917 dans une traduction russe mise en scène par Konstantin Stanislavski, mais l’auteur a dû fuir en Pologne face à la révolution russe. Aujourd’hui, le Théâtre Yiddish Dora Wasserman marque le 100e anniversaire de The Dybbuk en la mettant en scène au Centre Segal du 9 au 27 août en langue originale, et dont la distribution compte 18 comédiens accompagnés de la musique de Josh Dolgin, alias Socalled.

Un patriarche apparaît sur la petite scène surélevée pour nous raconter le prologue. Devant deux panneaux angulaires sur lesquels on projette un ciel étoilé, le vieux sage à la barbe blanche raconte dans un style poétique ancien que le père de Khonen (Ben Gonshor) et celui de Laya (Shauna Bonaduce) avaient conclu un pacte avant leur naissance pour les marier ensemble. Ignorants qu’ils sont déjà fiancés, les deux personnages s’aiment d’un amour réciproque. On nous présente une concordance entre le pacte conclu par les parents et l’amour ressenti par leurs enfants.

Suite à cette mise en situation où on superpose la mémoire du sage, le pacte des deux pères et l’amour des jeunes, on fait place à une réalité linéaire par laquelle on maintient la frontière entre le monde « réel » et l’« autre » monde. Dans le cadre de cette cosmogonie, un Dybbuk, cet esprit errant qui colle au corps d’un vivant, constitue une menace parce qu’il peut bouleverser l’ordre de la communauté.

On recrée le quotidien de l’époque, « né de la noirceur et de la beauté des ghettos de l’Europe de l’Est où Ansky scrutait son propre héritage religieux et culturel à travers le prisme du folklore juif traditionnel », explique la metteure en scène Bryna Wasserman. Les personnages sont vêtus en noir et blanc et portent la kippa. Ils discutent, ils chantent et ils dansent. Khonen étudie dans une yeshiva, un centre d’étude de la Torah et du Talmud.

Or, deux événements distincts font que les mondes « réel » et « autre » se rejoignent et qu’entre eux s’établit un pont. D’abord, en voyant que Khonen était pauvre, le père de Laya la marie avec un homme riche afin qu’elle ne manque de rien. Il brise le pacte du même coup. Ensuite, en constatant que son amoureuse va se marier avec un autre, Khonen se tourne vers la Cabbale, la pratique mystique juive. Ayant le cœur brisé, ce dernier jeûne au point de mourir d’amour pour elle. Il se métamorphose en âme errante.

Possession et exorcisme

Au moment où une flamme s’allume dans le livre sacré de Khonen, la pièce devient particulièrement intéressante. Le corps de Laya se prépare à recevoir son âme. Cette possession affecte sa raison.

Elle remet en question les conditions mêmes de l’existence de sorte qu’elle s’interroge sur les conséquences d’une mort qui survient avant la fin de la vie. Par exemple, elle se demande ce qui se passe avec les questions qui n’ont pas été résolues. Cette rhétorique où on cherche à marquer un décalage entre la vie et la mort installe une logique cyclique qui vient rompre avec la linéarité traditionnelle.

Sa possession est le moment fort de la pièce. Elle exprime avec une voix orageuse son refus de se marier. Celui qu’elle aime se trouve à l’intérieur d’elle-même et elle ne veut pas le quitter.

« Je suis tombé sur le profil de Shauna Bonaduce. C’était indiqué qu’au-delà de ses compétences, elle parlait l’hébreu. Son agent m’a dit qu’elle venait de se convertir au judaïsme. Qu’elle ne parlait pas un mot de yiddish, mais qu’elle est une jeune fille assidue et disciplinée. Après avoir pratiqué les dialogues avec l’actrice Edith Kuper qui joue la nounou de Laya, elle le maîtrisait parfaitement », affirme la directrice de la distribution, Rachelle Glait au Canadian Jewish News.

L’exorcisme par les rabbins ne consiste pas seulement à extraire un « esprit malin » du corps de la jeune fille comme on l’a vu à plusieurs reprises au cinéma. Il s’agit plutôt de régler le différent en remontant jusqu’à la source, au point d’invoquer les morts concernés. Le père de Laya demeure fautif de ne pas avoir respecté sa promesse.

Ce n’est pas évident de lire les surtitres et de suivre ce qui se passe sur scène en même temps. Par contre, une traduction française ou anglaise aurait dénaturé la pièce, particulièrement pendant la scène de possession où l’esprit parle à travers elle.

Bref, même si cette pièce paraît loin de notre réalité contemporaine, ce chef-d’œuvre gothique sur l’amour et la possession mystique interprété d’une façon très actuelle trouve le moyen de nous rejoindre.

René-Maxime Parent

The Dybbuk est présenté au Centre Segal du 9 au 27 août. Pour tous les détails, c’est ici.