Vickie Gendreau. Ce nom-là, ça fait plus d’un an que je l’entends circuler autour de moi. Soirée de poésie trash par-ci, performance littéraire par-là, thread Facebook salace sur je ne sais quel profil d’ami commun, Vickie m’intimidait, me semblait être de toutes les plateformes, de tous les débats, de tous les partys, quoique toujours de façon sauvage, tapie dans sa langue, ses repères, ses obsessions. C’était inévitable que je finisse par la croiser dans un quelconque lancement. Je me souviens, on avait un peu discuté, notamment de sa fête, de son amour des fennecs, de sa job de danseuse nue. Plus tard dans la soirée, je lui avais demandé si ça allait. C’était évident que non, pas du tout, qu’elle était triste. Rencontre anodine. Fin de soirée amère. Mais je ne peux pas parler de Vickie Gendreau. Elle mérite des mots forts, vrais, sentis, les mots de ceux qui la tiennent et la connaissent. Comme tous les autres, je n’ai que son legs, ses textes. Son Testament.

Le 6 juin dernier, à 23 ans, Vickie Gendreau apprend qu’elle est atteinte d’un cancer au cerveau. Parce que la vie est terrible, dégueulasse, profondément injuste, tellement qu’il n’y a pas de mots pour en témoigner. Alors, entre l’urgence, l’exigence et la peur, Vickie Gendreau écrit. Et de cette force sourde, de ce courage face à l’adversité, de cette énergie du désespoir, émerge Testament, un premier roman vengeur, difficile, sans compromis. Un roman dangereux qui perfore comme de l’acide :

« Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je suis à l’urgence. Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je suis encore à l’urgence. Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je suis en chemin vers le département de nécrologie. Je ferme les yeux, j’ouvre les yeux. Non, c’est neurologie. J’ai une haleine de fennec mort ce matin. Je repense à ce que l’infirmière d’oncologie m’a dit hier : Mets un condom fille, il ne faudrait pas que tu tombes enceinte. Mon haleine sert de barrière. De me voir ainsi sur ma civière, ça ne te donne pas l’érection facile. »

Testament est un livre éprouvant, provocant, jouissif. Sans doute impudique, pour certains. La Pudeur ou l’Impudeur. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Hervé Guibert en lisant Testament. À la poétesse Marie Uguay, aussi, beaucoup. Pour la maladie, le mal d’amour, la nostalgie. Celle-ci est d’ailleurs nommée dans l’œuvre, tel un fantôme, une sœur spirituelle de Vickie Gendreau. « Marie Uguay en tutu », c’est elle. Un surnom, un port d’attache, une inspiration. Mais Testament possède sans contredit la violence, le déchaînement, l’impudence d’œuvres comme le À l’ami qui ne m’a pas sauvé de la vie de Guibert. Hervé Guibert, atteint du SIDA, qui n’avait plus rien à perdre, plus rien à cacher. « Je suis dans la merde. Jusqu’où souhaites-tu me voir sombrer ? Pends-toi Bill ! Mes muscles ont fondu. J’ai enfin retrouvé mes jambes et mes bras d’enfant », clame Guibert à la fin de son roman. Manifestement, il n’y a pas que l’idée de témoigner de la mort qui importe, mais bien la façon dont on s’y prend, dont on la confronte. Vérité, mensonge ? Peu importe. « Ça ne s’invente pas, tout ça. Rien ici ne s’invente. Tout est raconté. »

À travers un dispositif polyphonique aussi efficace que pervers, la Vickie de Testament entre en dialogue avec son entourage, s’improvise ventriloque de ses amis, de ses anciens amants, de sa famille, imaginant leurs paroles, leurs réactions face à sa mort, alors qu’elle leur laisse des objets, des animaux, des textes posthumes en souvenir. Entre autres : Vickie et sa mère qui ne peut comprendre. Vickie et Mathieu, son meilleur ami et complice littéraire. Vickie et son ami Thomas qui s’est suicidé. Et puis Vickie et Stanislas, l’homme de sa vie qui lui aura refusé son amour jusqu’à la fin.

Mais il serait malhonnête de réduire Testament à un livre de ressentiment, un simple roman « confession ». Car si le texte de Vickie Gendreau se révèle particulièrement abrasif, il n’en demeure pas moins d’une rare richesse. Il y a, dans Testament, une langue belle, explosive, insoumise. Je lis Vickie Gendreau et je pense à des chevaux débridés, des fennecs en chaleur. Au fil des pages, de cette écriture presque automatique, je la suis aveuglément, cette Vickie indomptée, qu’elle nous entraîne dans ses chambres d’hôtel de Val d’Or, ses chambres du CHUM ou ses chambres noires. Qu’elle se dévoile amante, danseuse nue ou patiente. Et malgré la douleur, la peur d’être oubliée à jamais, les déceptions qui n’en finissent plus, des rais de lumière parviennent à percer « la boîte noire » de la maladie : « Je ne suis pas morte encore, je ne suis pas encore écoeurée de mourir mais guérir, c’est long. Guérir, ce n’est pas garanti mais on va essayer quand même. On va être l’équipe de football et toutes les cheerleaders à la fois. »

Serait-ce horriblement cliché si je disais que « ce livre ne laissera personne indemne » ? Sans aucun doute. Mais je ne peux faire autrement : je le crois sincèrement. Vickie Gendreau, « Yet to be announced. Enfant of the Revolution. Même pas née au complet », comme tu le dis si bien. Je ne m’inquiète pas pour toi. La poésie aura raison de la mort.

– Alice Michaud-Lapointe

TESTAMENT, de Vickie Gendreau

Le Quartanier, 157 p.