Irrité, mais aussi obsédé par ses jeunes voisins bruyants, un prof de Cégep insomniaque s’introduit par effraction dans leur maison. Il vole quelques bières dans le frigo avant de retourner chez lui. À la télé, il apprend qu’un de ses anciens élèves, Alex, a commencé une grève de la faim. Un an après le Printemps érable, le quadragénaire se demande si en vieillissant, on devient « réac ». Dégoûté et étonné de sa propre intolérance, il cherche à comprendre son rapport à la jeunesse et au monde.

Le récit prend la forme d’une longue réflexion adressée à Philippe, ami et collègue du narrateur. Celui-ci raconte alors ses longues journées passées à lire toutes sortes d’articles à propos de la grève et à s’insurger contre la mauvaise foi des chroniqueurs et des politiciens. Il déplore que l’enseignement de la littérature au Cégep se résume à des chansons et des monologues d’humoristes; se désole devant l’incapacité de ses étudiants à comprendre l’ironie de Plume dans Les pauvres; est terrifié de constater que la société se rapproche de plus en plus de l’univers complètement vide des Voisins de Meunier et Saïa. Il se rend compte que pendant qu’il étudiait les auteurs sud-américains et apprenait à apprécier le bon vin, le fossé entre « le vrai monde » et les gens cultivés s’est élargi au point que des réflexions de taverne se retrouvent à la une des journaux. Il découvre avec horreur que plus personne n’écoute les intellectuels : « Je constate : l’avenir qu’on nous prépare aura lieu sans nous. Bientôt, nous ne servirons plus à rien. »

Alors que sa blonde participe aux ma-nu-festations étudiantes et que Philippe se tient à l’écart du conflit, le narrateur se retrouve seul, trop cynique pour joindre les grévistes dans leur naïveté, qu’il juge théâtrale et ridicule, mais trop cultivé pour accepter le vide des discours publics. Cette incapacité à agir le pousse à tourner sa réflexion vers lui-même et à se demander pourquoi il tient maintenant des propos qui l’auraient répugné vingt ans plus tôt. Voilà l’intérêt du roman, sa particularité.

Le ton est assez cynique, le narrateur se moquant du lyrisme des étudiants, du langage du gouvernement, du néant intellectuel qu’il remarque à la télé, de la vulgarité de ses voisins; mais aussi, et surtout, il se moque de lui-même, de son raffinement et de sa sophistication, dont il est désormais presque dépendant. Il ne se reconnait plus dans son propre discours : « En t’entendant disserter et en m’entendant te répondre, je ne pouvais que nous haïr. »

Cette fracture de l’identité en deux parties irréconciliables structure le roman en entier. Le parallélisme entre sa maison et celle de ses voisins en est la manifestation la plus apparente : à sa deuxième entrée par effraction, le narrateur découvre que les deux sont bâties sur le même modèle, bien que la sienne soit rénovée. Lorsqu’il retrouve un chandail des Canadiens qu’il possédait dans sa jeunesse, on comprend qu’elles représentent deux époques de sa vie, mais aussi deux mondes, deux mouvements contraires; l’un centrifuge, l’autre centripète. Le premier, qui éparpille, dissémine, est associé à la vieillesse, au confort, à l’intolérance; le second, qui réunit, rassemble, est lié à la jeunesse, à l’ouverture, à la naïveté.

La force centrifuge serait à associer au statu quo. Elle a tellement d’importance que même les gens les plus cultivés tombent dans son piège simplificateur : « Voilà où nous en sommes, Philippe, à évoquer au lieu de nommer, à convoquer des clichés au lieu d’examiner sérieusement les occurrences… Comment pouvais-je, en cet instant, nous aimer ? Nous sommes devenus paresseux. Les humains, pour nous, se distribuent en catégories prédéfinies, presque toutes détestables et en grande majorité ennuyantes. » La société devient ainsi cloisonnée, les gens sont répartis en groupes distincts et faciles à identifier. L’omniprésence de cette force constitue la trame de fond du roman.

À travers tout ce pessimisme se cache tout de même un espoir : le narrateur retourne une troisième fois chez ses voisins, sauf que cette fois-ci, il y a été invité. Avec eux, il se saoule en les sermonnant – « ç’a assez duré, les gars » – tandis qu’eux le regardent en souriant avec indulgence. Puis un des gars l’aide à aller se coucher : « Il m’escorte dans une chambre, n’importe laquelle, m’aide à retirer mon chandail rouge et blanc, m’étend à côté d’une fille qui pourrait bien être Julie, aujourd’hui ou vingt ans plus tôt. » Les deux mondes communiquent, après tout.

– Antonin Marquis

Terre des cons, Patrick Nicol, La Mèche, 2012, 97 p.