Après plus d’un mois en terre parisienne, je peux constater déjà que la rumeur voulant que l’art émergent n’avait pas tant sa place à Paris est à nuancer. À mon arrivée, j’étais un peu embêtée, car je trouvais peu de sujets dits marginaux. Finalement, je dois admettre que je ne manque pas de pistes à suivre. Mon quartier, en l’occurrence, regorge de petites librairies spécialisées. À deux minutes de chez moi se trouve la librairie Libralire. On y entre et l’on y apprend que George Didi-Huberman y sera dans quelques jours pour une séance de signature. Les rayons de toutes les sections débordent et les deux libraires présentes papotent à propos de deux nouveaux recueils de bandes dessinées reçus. Le tableau que je viens de peindre peut sembler à la limite cliché, mais il reflète exactement l’ambiance du lieu.

En jetant un coup d’œil sur le premier présentoir, celui des nouveautés, je constate que plusieurs romans portent une petite étiquette maison ajoutée par la librairie. J’interroge les deux libraires à savoir leurs derniers coups de cœur et un certain premier roman sort du lot.

Tendres portraits à petite échelle de la misère humaine. Lecture de Zénith-Hôtel d’Oscar Coop-Phane.

Zénith-Hôtel, premier roman d’Oscar Coop-Phane, est paru il y a près d’un an aux éditions Finitude. Il a remporté le Prix de Flore quelques mois plus tard et il a été réédité à la fin de l’année.

« Aujourd’hui c’est son anniversaire. Un quarante-huitième printemps comme il dit Georges. Dominique n’aime pas franchement ça, les célébrations. Georges lui a promis une surprise, à midi, au parloir. Qu’est-ce qui est allé chercher ce sacré Georges ? Il est sympa quand même, pense Dominique. Il paye les cigarettes et le gel douche, les médicaments et la Ricoré. En plus il fait des surprises! C’est vraiment une chance d’être tombé sur lui. Une chance qu’il partage sa piaule. Celui d’avant il était franchement moins chouette. Il frappait fort et puis il ronflait. C’était pas une vie de partager la cellule avec lui. Georges il est sympa. Tout ce qu’il demande c’est une pipe de temps en temps. Dominique il aime pas ça, surtout quand ça sort. Mais bon, ça passe vite et il est bien content de fumer et de boire du café à l’œil. Georges c’est un bon copain ; il le laissera pas tomber.

Ce matin, comme c’est l’anniversaire de Dominique, Georges a préparé des petits gâteaux. Il a même trouvé une bougie. Dominique est content, il souffle sur la flamme ; il va vivre son quarante-huitième printemps. »

Zénith-Hôtel, c’est le portrait que dessine Nanou, une prostituée qui travaille au Zénith Hôtel, de certains de ses clients. Elle ne les juge pas, elle ne fait que tracer sans embellir ni enlaidir leur quotidien. Par l’écriture, Nanou comble un certain vide, elle apprécie la douceur et le frottement du papier contre la paume de sa main. Son métier, elle le voit comme un autre, elle se sent utile et nécessaire. Elle donne de l’affection à des hommes qui en ont besoin, c’est très bien comme cela.

Ces hommes, Dominique, Emmanuel, Victor et son chien, Luc, Jipé ou Robert n’ont rien de héros ou même d’anti-héros. Ils ne sont pas sur le bord du précipice, ils ne sont pas tourmentés ni déstabilisés. Leur laideur n’est pas étrange ni repoussante, elle n’attire aucun curieux, elle est commune, voire banale. Ils ne sont pas particulièrement beaux, particulièrement intelligents, ils sont néanmoins un peu seuls. On pourrait les qualifier de petites gens, en somme, sans artifice, sans vocation précise. Ils vivent dans un anonymat sans prétention, voire dans le confort de leur anonymat. Les personnages peints par Nanou ne se plaignent jamais de leur sort. Leur quotidien est meublé de petits plaisirs, ils n’attendent rien d’autre de la vie. Ils vivent dans une misère qui n’est pas nécessairement matérielle, mais qui est surtout affective et intellectuelle. En somme, une misère qui n’entre dans aucune statistique, une misère qui n’émeut personne.

Dans ce premier roman, Oscar Coop-Phane emprunte un style tout à fait à propos, flirtant avec réalisme et culture orale. Une écriture assez dépouillée, prosaïque et efficace. Le ton du roman s’inscrit en relation avec les personnages qui le peuplent. Le tour de force de ce roman est le refus de toute ironie ou de toute complaisance. Les portraits sont crus et c’est cette sincérité qui émane davantage que la misère qui les caractérise. La franchise des tableaux amène à ces derniers une étonnante beauté. En ce sens, ce n’est pas à une visite du musée des curiosités à laquelle Oscar Coop-Phane nous conduit, mais bien à simple tour de ville. L’humanité dans ce qu’elle a de plus honnête et de pas toujours scintillant.

Avant de partir, je demande à une des libraires ce qu’elle pense des romans québécois. Elle me dit qu’en ce moment, elle aime beaucoup Catherine Mavrikakis. Je lui souris et je sors, ravie.

Oscar Coop-Phane, Zénith-Hôtel, Paris, Éditions Finitude, 2012.