Le sujet poétique vit au seuil des choses dans le recueil Tabloïd de Mathieu K. Blais, entre une réalité difficile à cerner et une mort qui guette en sourdine, entre les murs de la maison et le dehors qui menace, entre une « enfance sèche/ comme un dentier/ sur la table de chevet » et un avenir contenant « des lendemains/ porteurs de la rage ».

Voilà où il réside. Ici, dans cet entre-deux qu’il n’arrive d’ailleurs pas à pleinement habiter, forcé d’engager une « doublure » dans laquelle il est parfois enterré vivant pour tenir le premier rôle sur la scène de l’actualité. Son châtiment, celui de vivre, revient chaque matin ruer de coups « sa présence mille fois reprisée », lui rappeler que « le beurre de peanuts/ contient des scènes de violence » et suspendre son temps présent alors que le monde continue de tourner. Les jours passent, « les lundis soirs/ sont des choses qui arrivent/ comme une balle perdue entre les deux yeux », les mois aussi, « octobre comme un javelot/ en travers de la gorge », et le cycle des saisons amène son lot d’ennui.

Dans ce quotidien où « la poussière/ profite des départs hâtifs/ et s’érige en royaume », les armes veillent les métaphores, s’insèrent dans les comparaisons de celui qui est un « effet secondaire/ du temps perdu ». La locataire dort « emmitouflée dans sa beauté/ comme un couteau dans son étui » alors qu’il se lève du « côté tranchant » de son lit pour traverser le « fou rire des morts » et loger en lui « une moissonneuse-batteuse » dont les « lames frénétiques malaxent le vide ».

D’un côté ce qui coupe, de l’autre tout ce qui est ouvert : le sourire est « fendu jusqu’aux veines », la table est « éventrée par l’aube » et la pause-café prend place « entre deux hémorragies ». Il ne reste au sujet poétique que « des minutes de silence / qu’il faudra observer », des yeux pour regarder ce qui périt, moisit, gît, en s’acculant parfois au bord de « la fenêtre/ la plus belle pièce de la maison » pour survivre aux horloges n’indiquant « pas l’heure/ mais la sortie de secours » de ses sombres échappées chaque fois revenantes.

Dans la palpitation, l’hésitation entre naître ou mourir, il est possible de voir se dessiner en filigrane le travail du poète qui retrouve perpétuellement, ou à perpétuité, le poème « comme un piranha dans un bain moussant ». Un poème prenant « une éternité/ à s’écrire/ comme du monde » et demandant à être labouré « aux petites heures supplémentaires » à l’intérieur de la vue, de la vie bien qu’elle ne puisse être pensée que par rapport à la mort. Si « chaque matin manque de finition », il en va autrement pour le recueil Tabloïd du poète sherbrookois qui est habilement écrit avec des reprises tranchantes, une circulation du sens, des mots étonnamment agencés dans un univers où tout semble tourner en vain à l’exception de la forme de l’œuvre elle-même.

– Vanessa Courville

Tabloïd, Mathieu K. Blais, Le Quartanier, 2015.