Cet article est le deuxième d’une série dédiée à l’art immersif.

L’intelligence artificielle et les réseaux sociaux sont en processus de transformer notre vie quotidienne, qui devient de plus en plus déterminée par le monde des données. Toutefois, ces transformations s’opèrent en silence, derrière les façades inviolables des géants de l’information. Derrière la promesse d’un monde plus connecté et plus productif, ces nouveaux outils sont en mesure de transformer à leur tour notre façon d’agir, de consommer et de créer. Ne sommes-nous pas déjà en train de devenir, peu à peu, des automates?

«N’est-ce pas étrange que les outils que nous utilisons nous définissent?»

C’est en ces termes que Sandra Rodriguez, documentariste et sociologue des nouveaux médias, ouvrait son atelier sur l’espace numérique au symposium iX de la Société des Arts Technologiques, présentement en cours du 30 mai au 2 juin 2018. Rassemblement de penseurs, créateurs, développeurs et producteurs qui œuvrent dans le domaine de l’art immersif à travers le monde, iX se veut un espace de réflexion sur les nouveaux potentiels ainsi que les dangers reliés à cette perméabilité du numérique et de l’organique.

Depuis l’arrivée sur les rayons d’assistants personnels comme Google Home, Alexa, ou encore Siri, il est maintenant possible de faire communiquer toutes sortes d’appareils vers l’élaboration d’un « domicile intelligent » : un frigo qui rappelle d’acheter du lait, un moniteur pour bébé connecté au wi-fi, ou encore des lumières qui se tamisent automatiquement selon l’heure du jour.

Cette nouvelle caractéristique « ambiante » de l’intelligence artificielle possède ses mérites, en ce qu’elle est accessible immédiatement et en tout temps, au son d’un simple Ok Google, mais pose également une menace évidente à la vie privée de ses utilisateurs. Pour utiliser la formulation de Kent Bye, créateur du podcast Voices of VR, il est bon de se rappeler que Google et Facebook ne sont autre chose que des « compagnies capitalistes basées sur un modèle de surveillance qui veulent capturer le plus d’information possible sur leurs utilisateurs ». Jason Edward Lewis, fondateur du mouvement Aboriginal Territories in Cyberspace , précise : « Nous, journalistes, chercheurs et artistes, possédons une responsabilité de critiquer cette façade selon laquelle le seul but de leur projet est de connecter les gens. Non, le but est de faire de l’argent. Qu’ils soient honnêtes à propos de cela en premier, et ensuite nous pourrons avoir une conversation honnête à propos de la façon dont ils font cet argent ».

On pense évidemment à l’affaire Cambridge Analytica, cauchemar pourtant prévisible dans lequel l’information de millions d’utilisateurs a été utilisée sans autorisation et transformée en arme pour persuader des groupes démographiques archi-précis de modifier leur comportement électoral. « Dans le contexte de ces énormes bureaucraties, il n’y a personne en particulier dont la tâche est de scruter les implications éthiques de l’utilisation de leur technologie », poursuit Kent Bye. C’est d’ailleurs une réalité que cherche à modifier une nouvelle législation européenne entrant en vigueur le 25 mai 2018. Le Règlement général sur la protection des données (GDPR), aux implications internationales, oblige notamment les géants de l’information à informer rapidement leurs utilisateurs lors d’une brèche de données, à créer des offices de protection des données au sein de leur structure d’entreprise, et à garantir le «droit d’être oublié»—la possibilité de voir l’ensemble de son information détruite de façon permanente lors de la fermeture d’un compte utilisateur. Pierre Lévy, chercheur à l’Université d’Ottawa, résume l’importance d’une analyse démocratique des données: « Je ne suis pas contre la transparence, mais elle devrait être bilatérale ».

Xangle Studios, Montréal, https://ericpare.com

Parmi les initiatives qui proposent une vision rafraîchissante de l’identité numérique et de la gestion de la vie privée, Decentraland (https://decentraland.org/) arrive en chef de file. La plateforme, une initiave de Ari Meilich et d’Esteban Ordano, se veut un monde virtuel ouvert possédé par ses utilisateurs et dont les transactions s’effectuent selon le modèle de la blockchain. Une blockchain est un registre distribué et cryptographié de l’ensemble des transactions effectuées depuis le démarrage d’un système de cryptomonnaie, empêchant toute falsification ou destruction des comptes. Trevor Waldorf explique la philosophie de la compagnie : « Nous cherchons à être capable de faire soi-même toutes les allégations qui nous concernent plutôt que d’être victime de celles d’une entité externe. Au lieu qu’un gouvernement décide : voici qui vous êtes, voici votre numéro d’identification, voici les statistiques que nous avons sur vous, nous voulons posséder notre propre historique avec preuve cryptographique à l’appui pour ensuite décider de le partager avec les personnes de notre choix ». Tout en traçant l’ébauche d’une utopie communautaire inspirante, une étude de l’institut d’Hamilton (O’dwyer & Malone, 2014) démontre que l’énergie requise à travers le monde pour « miner » le Bitcoin, la cryptomonnaie la plus répandue, est équivalente à la consommation d’électricité de l’ensemble de l’Irlande, et peut donc être qualifiée de «gouffre énergétique».

En parallèle, le modèle d’affaire de la Silicon Valley crée plusieurs problèmes supplémentaires. L’innovation technologique, lorsqu’elle est basée sur une logique de marché, empêche toute prédiction de problèmes futurs : si ces problèmes sont bel et bien futurs, les solutions à ces problèmes n’ont pas encore de public cible, et ne possèdent donc aucune viabilité économique. C’est donc dire qu’énormément d’argent circule pour développer de nouveaux casques de réalité virtuelle de plus en plus sexy, des Apple Watch de plus en plus glamour, alors que des start-ups qui veulent permettre à leurs utilisateurs de réguler leur empreinte écologique, par exemple, se meurent faute d’investissement. Le documentariste Mark Boulos, créateur de l’expérience All that is solid melts into the air, plaide pour un écosystème VR qui met l’accent sur le contenu : « Beaucoup d’argent pour le développement technologique, peu d’argent pour la production : les artistes ne font du profit sur rien de ce qu’ils créent, ou presque. J’ai le sentiment que le monde de la réalité virtuelle serait beaucoup plus intéressant si on y mettait les artistes en son centre ».

D’autre part, les algorithmes utilisés pour effectuer le classement des données encouragent, de par leur nature même, la marginalisation et l’isolement de certains groupes sociaux. Si une caméra Snapchat n’arrive pas à reconnaître le visage d’une personne de couleur noire, le problème est réel. Ces cas posent la question plus large de l’accès à la technologie immersive selon la classe sociale, le genre ou l’appartenance à un groupe ethnique, mais surtout celle de l’accès aux moyens de production. Jusqu’à maintenant, on assiste à une écrasante majorité de contenu immersif créé par des hommes blancs—or, dans un monde déterminé par les flux de données et les algorithmes qui les hiérarchisent, le contenu qu’un individu ou qu’un groupe social est en mesure de téléverser sur la toile se corrèle étroitement avec l’influence qu’il possède.

Il semblerait qu’à force d’automatisation approximative l’être humain en soit venu à « redéfinir ce qu’il peut faire en fonction de ce que la machine peut faire », pour reprendre la formulation d’Alexandra Deschamps-Sonsino, fondatrice de Designswarm et consultante auprès de start-ups reliés à l’internet des objets. Dès lors, des modèles prédictifs de nos achats en ligne nous poussent à stagner dans nos habitudes de consommation en nous proposant ad nauseam les mêmes produits : c’est le futur qui s’encombre du passé, systématiquement. La production musicale, dorénavant entièrement numérique, se teinte invariablement de la pseudo-perfection de sa click track et de techniques de productions léchées à l’extrême, lorsqu’elle ne prend pas carrément la forme d’une algorithmie abrutissante. Avons-nous pris le temps, vraiment, de contempler l’ampleur de ce qui a été perdu?

Chose certaine, les récents développements de l’intelligence artificielle ont le pouvoir positif de nous servir de miroir vers nos propres biais, faiblesses et préconceptions. Cette forme d’intelligence est peut-être plus naturelle, et donc imparfaite, que nous le croyions il y a 20 ans. Il est maintenant clair que davantage de connexions ne signifie pas nécessairement moins d’isolement.

Pour citer l’humour de Masaki Fujihata, figure majeure de l’art numérique depuis plus de 40 ans, artiste du GPS, de l’internet et de la réalité augmentée : « La technologie n’a pas de frontières… exceptée celle entre Mac et Windows. »

La plupart des citations incluses dans le texte proviennent d’ateliers, de tables rondes ou de conférences tenues à la SAT dans le cadre du Symposium iX.

-Nathan Giroux

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