Imaginez une voiture qui a le pelage de la panthère noire, le rugissement du lion, la vision de l’aigle le jour, celle du hibou la nuit. Une auto constituée de chair, d’os, de peau, et de pattes, qui a une cornée comme pare-brise, des organes à la place du moteur et qui ronronne quand on lui caresse le capot. Une voiture animale donc, mais aussi écologique, ne fonctionnant plus au carburant, que vous pouvez même nourrir avec vos restes de table. Il s’agit de la BlackJag, créée par le professeur Fransen dans les laboratoires de Renault-PSA à la fin du vingt-et-unième siècle. Vous y croyez? Son prototype sera votre narrateur tout au long de la lecture du roman Suréquipée de Grégoire Courtois. Un récit audacieux qui relève à la fois du roman policier et de celui d’anticipation.

Le prototype de la BlackJag est le dernier à avoir vu son propriétaire, Antoine, porté disparu. L’huissier Klein, chargé d’enquêter sur la disparition d’Antoine, demande à Fransen d’avoir recours à la mémoire synthétique de la BlackJag. Klein se demandera vite si la voiture, capable d’enregistrer des souvenirs, est aussi apte à penser. Fransen réfute cette idée en démontrant comment, à la demande du bureau éthique, « elle est incapable de formuler seule un langage ». Pour ce faire, elle doit être branchée à une autre machine, une console d’interprétation nommée Jane. Cette limitation inscrite dans les gènes du véhicule, comme l’explique le professeur, ne suffit pas à convaincre l’huissier Klein, qui, en épluchant les « données » de la BlackJag, croit voir tantôt une coupable, tantôt un témoin partial, jamais une bête robotique dépourvue de conscience.

Un objet de fascination

Suréquipée est constitué de courts chapitres qui sont en réalité les enregistrements de la BlackJag. Ceux-ci alternent entre le présent et le passé et constituent le « flux informationnel » de la voiture, sa mémoire. Assistée par la console Jane, la BlackJag nous raconte  alors dans le désordre sa création, ses premières présentations devant les sbires de l’industrie, le quotidien avec ses propriétaires Antoine et Christine, l’enquête avec l’huissier Klein et Fransen. La narration est principalement axée sur l’accumulation de données scientifiques : c’est ce que perçoit la voiture. Celle-ci ne voit pas les humains, mais des halos; elle interprète leurs états d’âme ou leurs intentions selon leur niveau cardiaque ou encore le niveau de chaleur de leur corps. Même chose pour l’environnement qu’elle décortique à l’aide de capteurs qui accumulent et analysent les données : température, lumière, etc. Les enregistrements nous donnent aussi accès aux dialogues et aux monologues des personnages. Ce dosage entre le langage scientifique de la voiture et celui, plus familier, des humains permet à Courtois de mieux vulgariser son propos. Il respecte les limites narratives que lui impose son choix de narrateur sans perdre le lecteur. L’habileté de l’auteur à lier avec vraisemblance les aspects plus techniques de la voiture au sens les plus développés des animaux fait en sorte qu’on comprend bien toute l’ingénierie de la BlackJag. Séduit par le projet de Fransen, on se surprend même à accepter le pacte selon lequel c’est la voiture qui raconte.

Aussi le roman devient-il vite un suspense. Au fur et à mesure que le « flux informationnel » de la BlackJag nous livre ses données, comme l’huissier on en vient à douter de la machine organique. Mais contrairement à Christine dans le roman de Stephen King, la voiture ne peut pas être à elle seule la cause du mal. C’est plutôt de la relation entre Antoine et Christine (tiens donc) que le problème semble naître. Qui est donc le coupable dans cette affaire? L’industrie qui préconise le profit plutôt que l’éthique? La clientèle qui préfèrerait des sièges recouverts de peau de femme à des sièges en cuir? Nos pulsions refoulées? Christine? Antoine? Dans Frankenstein (auquel le nom Fransen semble faire référence), l’homme rejette la chose ; ici, elle est plutôt idolâtrée. « Il ne s’agit pas de Pygmalion, du Golem ou de la créature de Frankenstein. Ça n’est pas de la romance ou de la magie. C’est de la génétique ». D’ailleurs, le roman se joue de la curiosité et de la fascination du lecteur qui en vient presque à s’attacher au véhicule. Courtois ne se contente pas de pointer du doigt l’industrie, il ironise au sujet de  l’importance que nous donnons aux objets, au point, peut-être, de les imaginer vivants.

Julien Fortin

Suréquipée, Grégoire Courtois, Le Quartanier, 2015.