On se souvient du documentaire intitulé Shoah (1985) sur lequel Georges Didi-Huberman avait écrit quelques lignes, pour sa force également qui était celle de créer l’événement en révélant la réalité humaine arrivée à produire des meurtres de masse, à fabriquer des Figuren. La psychologie, nos conceptions s’estompent pour laisser place à des témoins-protagonistes qui occupent un rôle singulier et dont la parole participe de la trame. Éric Marty lui consacre aujourd’hui un essai paru aux Éditions Manucius; parmi les analyses politiques auxquelles le film permet de réfléchir, c’est la question de l’agir qui l’intéresse dans certaines scènes, à savoir ce qu’est un acte à l’intérieur des camps de la mort. Œuvre sans catharsis, Shoah nous positionne face au néant et seule l’angoisse qui subsiste nous permet de poursuivre le visionnement tout en révélant une symbolique spiralaire du multiple et du dernier : « l’événement alors oscille entre ce qui se dérobe et ce qui se fixe » et peut ainsi être restitué.

Le mot « Shoah » est choisi par Claude Lanzmann parce qu’il ne comprend pas l’hébreu. Ne saisissant pas le sens, il s’agissait pour lui d’une autre façon de ne pas nommer, comme le rapporte Marty dans son livre : comment faire part de ce qui, de toute manière, ne peut pas être exprimé? Et ce rien, cette absence d’images, d’archives, offre un aspect important au documentaire en nous rappelant que « l’événement de l’extermination n’est pas clos, il dure encore et toujours, ici et maintenant, il nous est toujours et encore contemporain ». Il n’a pas de chronologie à proprement parler; ce qui le précède, ce qui le succède, sont sans authenticité. Lanzmann demande à ce que les noms des disparus, constamment menacés par l’oubli, soient énoncés par les témoins pour faire acte de mémoire. Mais les noms propres sont parfois porteurs de mensonge, renvoient directement à l’extermination, tels que ceux inscrits sur les valises, comme si les gens allaient éventuellement retrouver leurs biens.

Il conclut que le seul acte possible est de sortir des camps de la mort pour révéler la vérité au reste du monde, formant ainsi un lien notable entre la parole et les êtres vivants. Il n’est donc pas surprenant que ce film à l’esthétique unique, entre la beauté et l’horreur, suscite encore l’intérêt de professeurs émérites comme Éric Marty qui au lieu de dédier un ouvrage savant au travail de Claude Lanzmann a préféré entrer en dialogue avec lui; le livre nous place face à une forme épurée où les scènes analysées se mêlent avec les impressions, les commentaires, de celui confronté aux images de Shoah qui durent presque dix heures – de quoi vous faire découvrir une œuvre par le biais d’une autre.

La bande-annonce de Shoah de Claude Lanzmann :

Vanessa Courville

Sur Shoah de Claude Lanzmann, Éric Marty, Éditions Manucius, 2016.