Patrice Desbiens m’a dit en signant mon exemplaire de son dernier livre, Les abats du jour, « je me suis pas mal amusé à l’écrire, celui-là. » Puis il s’est ravisé : « Mais je me suis pas amusé tout le temps. Des fois, c’est dur. »

En effet, les poèmes des Abats du jour balancent entre un plaisir souvent cynique et l’abattement (du jour), dans la simplicité quasi cruelle à laquelle Patrice Desbiens nous a habitués. Simplicité choquante, parce qu’elle laisse toujours planer le doute : est-ce que ce jeu de mots est facile ou bon? Pourquoi sommes-nous atteints par ces poèmes en quelques lignes, une syntaxe souvent classique – ordinaire – découpée en vers avec le naturel de l’instinctif, mais une justesse presque inexplicable?

J’avoue : le dernier livre de Patrice Desbiens, comme ses cahiers Temps et lieux parus en trois parties à L’Oie de Cravan ces dernières années, comme aussi la longue liste de ses publications à Prise de parole, est de la sorte qu’on n’a pas tellement spontanément envie de commenter. Parce que c’est excellent. Sourd et puissant. (Parce qu’on a surtout envie de dire « va lire ça. ») Comme dit ma collègue Chloé Savoie-Bernard, qui essaie elle aussi d’écrire des choses intelligentes sur la poésie, « lovecœurlovemerveille. » C’est pas mal ça.

Ne vous méprenez pas : ceci n’est pas un bête refus de comprendre pourquoi ce livre est formidable. C’est juste que j’ai envie de faire une esquisse de lecture croisée avec Aiming for the Gut et que ça suffit le babillage.

En même temps que ce livre était lancé, donc, le remarquable Aiming for the Gut, un recueil de poèmes-images où les textes de Jean-Sébastien Larouche prennent vie dans les images de Mivil Deschênes. Un premier livre pour Deschênes, dont le talent d’illustrateur et de designer graphique, outre son emploi à l’ONF, se révèle dans l’édition de poésie depuis qu’il illustre fréquemment les couvertures des livres des éditions de l’Écrou. Premier livre du genre aussi pour Larouche, qui nous a habitués à un style plus volubile (c’est beaucoup l’aspect oral qu’il explore avec l’Écrou, dont il est cofondateur et éditeur)

A/F/T/G : un beau livre carré* où défilent des pages d’illustrations souvent en noir et blanc, le texte y étant intégré, parfois dans des phylactères, parfois juste de même – dans le dessin. Des petites phrases coup-de-poing ou étranges absolument bien servies par des illustrations qui les mettent immanquablement en perspective. Mivil Deschênes y déploie plus que le talent d’un œil vif : la liberté, de copier, de coller, de citer, de scraper. Souvent, les illustrations laissent dans un malaise, la preuve qu’elles touchent là où ça fait un petit peu mal.

Très digne témoin de l’air du temps, le livre refuse l’étiquette formelle – poèmes? illustrations? il est vendu chez Planète BD parmi les bandes dessinées, mais l’auteur est poète, what the fuck? –, tout comme il joue sur la langue : une bonne partie des textes sont en anglais, mais l’éditeur est résolument francophone, l’auteur aussi d’ailleurs. Mais encore : le projet existe sur le Web (aimingforthegut.com), où il progresse de jour en jour, avant d’aboutir au format livre. Et puis la couverture, le « logo » du projet A/F/T/G sérigraphié par Simon Bossé (Mille putois) en noir sur carton beige, rappelle aussi celles de l’éditeur de bd Pow Pow. Bref, pour l’amoureux de beaux livres qui suit les sorties à Montréal ces temps-ci, A/F/T/G a quelque chose de rassurant parce qu’il est vraiment dans la gang. Et parce que ce qui bouge en ce moment dans l’édition un peu underground est à la fois irrévérencieux, nouveau, solide et stimulant.

Les poèmes d’A/F/T/G, très courts, laissent souvent pantois, un peu bête – ce sont des poèmes à lire la tête et les yeux dans le vide, à comprendre dans un long silence. Il y a de la tendresse pour l’humain mais surtout une masse de cynisme dans cet ouvrage, le même cynisme amusé qui anime le Desbiens de « À quoi ça sert / d’être / brillant / si / t’éclaires / personne ».

Il y a aussi, dans ces deux livres, un traitement désacralisé de l’anglais qui, loin d’apparaître comme démon, menace, parasite, prend naturellement place aux côtés du français comme autre langue, tout simplement. On connaît déjà la propension de Patrice Desbiens à se traduire lui-même en mettant côte à côte dans le même livre deux poèmes au même titre, marqués (v.o.a.) et (v.f.). Le lecteur bilingue a vite fait de saisir qu’il faut bel et bien ces deux « versions » pour avoir accès à tout de ces poèmes à deux têtes : les traductions de Desbiens n’en sont pas vraiment, ce sont plutôt des adaptations, des relectures, et l’interaction de la version originale anglaise et de la version française les porte à s’éclairer l’une l’autre.

S’il n’y a pas de traduction chez Larouche et Deschênes, l’anglais et le français y tiennent tout de même chacun leur place. La brièveté des textes se prête naturellement bien à l’anglais? Fine. C’est en anglais. Une belle formule en français? Amenez-la : elle se glisse naturellement entre deux poèmes en anglais. « C’est nice icitte. »

Mais là où Les abats du jour et Aiming for the Gut se rejoignent de la façon la plus spectaculaire (et ironique, tendre, cathartique), c’est dans Stephen Harper.

Le voilà dans toute sa splendeur :

 

(Je ne sais pas si je suis paranoïaque ou si c’est vraiment lui. Je pense que c’est lui. Considérant que les illustrations de Deschênes reprennent aussi allègrement le monsieur du Monopoly, Blanche-Neige, une statue grecque, je pense qu’il n’est pas faux d’avancer que le monsieur menacé sur cette image est un Stephen Harper.)

 

Sa fille lui dit

où étais-tu?

J’étais dans mon bureau

réglant des affaires d’argent

et de sang.

[…]

Ne t’inquiète pas

je suis le Papa du Pays.

De tout le pays? dit-elle.

Presque dit-il en se

regardant dans ses souliers

miroitants.

T’as une gomme rouge de

collée sous ton soulier dit-elle.

            Patrice Desbiens, « Harper (v.f.) », Les abats du jour

 

C’est bien le pire (ou le mieux) qu’on peut lui faire, à ce cher Stephen, le « Papa du Pays ». Lui read poetry.

 

–  Roxane Desjardins

 

Les abats du jour, de Patrice Desbiens

L’Oie de Cravan, 71 p.

 

Aiming for the Gut, de Jean-Sébastien Larouche et Mivil Deschênes

L’Oie de Cravan, 118 p.

 

*L’Oie de Cravan fait toujours de beaux livres. Les abats du jour, d’ailleurs, cache sous sa couverture beige une feuille de papier bleu, une deuxième couverture en quelque sorte, gratuite, nue, bleue, belle comme une chose inutile.