Un homme s’effondre sur une scène de théâtre à Toronto. Les deux mains portées au cœur, il meurt, encore un peu dans le rôle du Roi Lear sous les yeux étonnés des spectateurs et d’une jeune actrice du nom de Kirsten. La très grande majorité du public ne vivra guère plus longtemps qu’Arthur Leander puisqu’au même moment, dans les hôpitaux du monde entier, une grippe meurtrière se répand. Une pandémie comme la Terre n’en a jamais connu. Certains survivront, très peu, le nombre restant évidemment inconnu de tous.

Que reste-t-il?

« Station Eleven » d’Emily St. John Mandel, paru aux Éditions Alto, suit la trace d’une symphonie itinérante, vingt ans après cette pandémie d’une extrême violence. La jeune auteure canadienne fait preuve d’une extraordinaire aisance dans la narration de ce roman remarquable, tant par son sujet que par la profondeur des questions qu’il soulève. Quand tout ce que l’on a connu n’existe plus, que reste-t-il à faire, à voir, à dire? À vivre? Et quand un monde idyllique et magnifié que l’on n’a pas connu nous est raconté, comment doit-on envisager ce qui en reste? Les personnages de « Station Eleven » investissent le territoire avec ces questions au cœur et les mots de Shakespeare pour seule réponse. Une réponse qu’ils offriront tous les soirs, acteurs et musiciens liés par l’art « parce que survivre ne suffit pas. »

Deux bandes dessinées et un presse-papier

Kirsten, actrice dans la Symphonie, ne se rappelle pas grand-chose de la vie d’avant. Elle se souvient seulement du dernier soir : celui où Arthur Leander est mort sur scène. Comme seuls souvenirs, elle traine avec elle deux volumes d’une bande dessinée nommée Station Eleven, un monde de science-fiction, ainsi qu’un presse-papier dont l’origine lui est inconnue. Ces talismans seront les lignes conductrices et directrices d’une part du récit, les objets sur lesquels les personnages d’Avant et d’Après s’appuieront à tour de rôle, à vingt ans d’intervalle. Une idée superbe de St. John Mandel de jouer avec cet aspect qui lui permet de lier le passé au présent, et de donner une certaine parole à ceux qui malheureusement n’ont pu survivre à la grippe de Géorgie.

« Plus de transports aériens. Plus de villes entrevues du ciel à travers les hublots, scintillement de lumières ; plus moyen d’imaginer, neuf mille mètres plus bas, les vies éclairées en cet instant par lesdites lumières. » La pandémie a laissé un grand vide sur la planète, vide que la Symphonie tente de combler par l’art. Et là où il y a un vide, tout peut y entrer. Au cœur de certains, la clarté restera présente, tandis que d’autres basculeront dans une noirceur profonde. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’Emily St John Mandel, elle, a su mettre en lumière son grand roman et qu’Alto a su la faire rayonner.

Extrait :

« Et tous ces gens, avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par an, compagnie permanente, en tournée permanente. Mais ce qui rendait la situation supportable, c’était les amitiés, bien sûr, la camaraderie, la musique et Shakespeare, ces moments de beauté et de joie transcendantes où on se moquait de savoir qui avait utilisé le restant de colophane pour frotter son archet ou qui avait couché avec qui […] »

Elizabeth Lord

Station Eleven, Emily St. John Mandel, Alto, 2016.