Il y a quelque chose qui court chez certains auteurs québécois, quelque chose qui flotte dans l’air, comme une espèce de nostalgie indéfinissable qui naît d’une apathie pourtant familière à nous tous, hypermodernes. Comment l’expliquer ? Les yeux plein d’images, les oreilles saturées de bruit, nous embrassons le morcellement de notre monde pour nous alléger de son poids. Toutefois, cette fragmentation du réel travaille à nous le rendre étranger, le figeant ainsi dans une mosaïque de représentations qui le tient à distance. Il n’est pas étonnant dans ces circonstances que des auteurs sensibles misent sur l’introspection pour rompre avec cette passivité.

Dans Stand by, Valérie Bourdon emprunte la voie de la reconquête de soi à travers le thème de la filiation. La poétesse s’attache à la figure de son père, à qui elle s’adresse directement: « Ce que tu es ailleurs qu’en ton corps, ce que tu es au plus près de moi, tout ce que je ne sais pas de toi, je le prends. » Fidèle au projet d’écriture présenté en quatrième de couverture de son recueil, l’auteure, pour reconstituer l’image de son père à travers l’exploration de « ses failles et de ses fatigues », « cherche le fil, la corde, la main. »

En effet, le recueil de Bourdon se présente comme un scrapbook rempli de notes de journal intime, de morceaux de tissu, de clichés qui d’ordinaire auraient été écartés pour leurs défauts de cadrage. Cet excès d’espace dans la photo serait justement la raison de leur élection par la poétesse qui, en suppléant les détails écartés par le hors-champ, en profite pour s’immiscer dans l’histoire qu’elles racontent : « Certains après-midi, je me glisse dans tes bottes, dans ta fatigue industrielle. Dans tes chemises quand elles sortent fripées de la sécheuse. Si je tenais pas leur mince coton entre mes doigts quand je les plie, je ne saurais pas comment t’aimer. »

La présence de la poétesse s’affirme à même l’effacement du sujet, paternel dans les deux premières sections du recueil, puis grand-paternel dans la troisième, dont la dérobade est conforme au mutisme caractéristique d’une certaine virilité rugueuse, faite de « Barbe rêche, [de] baisers d’écorce, [de] mots obscurs ». La parole poétique, en polissant ces silences, ces non-dits, ces sous-entendus, les rescape de l’insignifiance et, ainsi, de l’oubli. En s’attachant à décrire dans une langue dépouillée ces moments « assourdi[s] de [cette] voix faite pour le silence », Bourdon abolit la distance inhérente à toute représentation pour créer une histoire dont l’intime tendresse ne peut que toucher, et au contact de laquelle on se sent vivre un peu plus, suffisamment du moins pour apprivoiser l’inéluctable disparition de cet être si cher.

Aussi la poétesse puise-t-elle, dans la proximité inédite qu’elle ménage entre elle et son père, la matière d’un monument érigé à la gloire de cette part de nous tous façonnée par cet amour qui ne trouve pas toujours les mots pour se dire, mais qui nous marque tout de même de manière indélébile : « Il avait mis cette phrase entre nous comme un repas à partager, pour qu’on s’en nourrisse tous les deux. C’était une phrase qui nous aimait. Je me la répéterai  longtemps après sa mort, dans ma solitude. Elle a les mains chaudes chaudes chaudes. »

–          Hugo Beauchemin-Lachapelle

Stand by, Valérie Bourdon, Éditions Triptyque, 2013