Courtoisie: Succession de Stan Brakhage et Fred Camper

La revue Hors champ semble résolue à ne pas laisser s’empoussiérer l’œuvre de Stan Brakhage, une icône du cinéma expérimental. Pour une autre année, le comité de la revue organise une rétrospective sur le cinéaste américain, décédé en 2003. Quatre soirées de films se tiennent au sympathique mais plutôt décentré CinemaSpace du Centre Segal (5170, chemin Côte Sainte-Catherine), qui a aussi collaboré à l’événement. Il est déjà trop tard pour la fin de semaine du 21 et 22 avril, mais il reste les soirées du 3 et du 5 mai. La première portera sur le « processus de réflexion et la musique visuelle » tandis que la deuxième sera consacrée aux derniers films que Brakhage a peints à la main.

Fait intéressant : Marylin Brakhage, la commissaire de l’événement intitulé Textes de lumière commente les œuvres de son défunt mari avant leur projection. Lors de la soirée du 21 avril, elle n’a pu laisser libre cours à sa présentation puisque les organisateurs la pressaient d’en finir. Il faut dire que la grande affluence (ou le manque d’organisation, ça reste à voir) a donné plus de 45 minutes de retard à la soirée…

À des années-lumière du cinéma traditionnel

Hyperproductif (plus de 350 films à son actif!), Brakhage a traversé diverses phases d’expérimentation. Les films présentés le 21 avril ont été produits entre 1972 et

Courtoisie de la succession de Stan Brakhage et Fred Camper.

1974. Selon la commissaire, il s’agit de la période la plus abstraite du cinéaste, même si ce dernier s’en défendait. « Une documentation pointue de la réalité », préférait-il dire. Quoiqu’il en soit, Brakhage cherchait à cette époque à étudier la lumière, qu’il associait à la pensée humaine. C’est dans ce sens qu’il qualifiait son œuvre d’extériorisation de la pensée (« moving visual thinking »). Pour TheText of Light, le cinéaste s’est inspiré de la lumière réfléchie par un cendrier en verre. Des images, parfois claires, parfois imprécises apparaissent et disparaissent sur l’écran, sous une différente lumière. Le tout donne l’impression d’un catalogue d’images, comme l’indique la commissaire. Puisqu’aucun fil narratif ne sous-tend le film, le spectateur doit se laisser porter par le mouvement et le rythme.

Démarche intelligente et originale, doublée d’une grande qualité de l’image, sans aucun doute. Il ne faut cependant pas se leurrer : plus de 70 minutes de cette exploration formelle, c’est long longtemps. Dans la salle, certains piquaient du nez; d’autres avaient la bougeotte; quelques-uns sortaient. Pour ma part, je me suis découvert un déficit d’attention : ma pensée allait du film, au pita aux falafels que je mangerais plus tard, à la manifestation du lendemain. Il me fallait faire preuve d’autodiscipline pour revenir à The Text of Light. Cet effet semblait généralisé si l’on se fie aux commentaires des spectateurs lors de période de questions. Selon la commissaire, il faut une attention visuelle différente pour ce type d’œuvres que pour des films narratifs. En effet, aucun rebondissement, aucune musique forte et aucun bel acteur n’est là pour garder l’esprit en éveil. « Ça prend une forme de rééducation artistique et visuelle pour bien apprécier», conclut Mme Brakhage. Il n’en demeure pas moins que Textes de lumière a sûrement suscité davantage de réflexions chez les spectateurs que l’auraient permis des films traditionnels.

Silence, on visionne!

S’il n’est pas rare qu’un événement culturel commence en retard, celui-ci aurait gagné à être à l’heure. En effet, un spectacle de jazz devait commencer après la projection dans le hall du Centre. Or, saxophone et percussions se sont mis de la partie avant la fin du film, perturbant ainsi le silence de la salle. Situation ironique puisque Stan Brakhage estimait qu’une trame sonore aurait nui à son œuvre, en y ajoutant une couche de sens. Contre sa volonté artistique donc, on a cru voir les paysages et la lumière danser au rythme des pièces jazzées. Un faux pas de l’organisation que Mme Brakhage n’a pas passé sous silence : « Voilà pourquoi Stan ne voulait pas de musique dans la plupart de ses œuvres : elle oriente l’interprétation. »

Cela dit, cette rétrospective constitue une excellente initiative, mais il reste à souhaiter que les soirées du 3 et 5 mai soient mieux orchestrées.

– Edith Paré-Roy

 

Voici un extrait du film Preludes: