Comme l’œuvre pour piano du même nom d’Erik Satie, dont il s’inspire, le roman Sports et divertissements de Jean-Philippe Baril Guérard se compose de 21 parties, portant chacune un titre évoquant une activité quelconque (La chasse, Le théâtre, Le vélo, etc.).

La narratrice, une actrice de 22 ans, nous entraîne dans son monde, celui d’une jeunesse riche et populaire, portée sur l’alcool, la drogue et le sexe. Pour maintenir sa ligne et se remettre de ses soirées difficiles, elle fait toutes sortes de sports avec son ami Félix-Antoine, dont elle arrive à peine à suivre le rythme. Adolescents, ils ont joué ensemble dans une série télévisée très populaire auprès des jeunes, Triolet, qui leur vaut encore de nombreux compliments. David, qui vient compléter le trio, est devenu réalisateur et se prépare à la première médiatique de son premier long métrage, attendu avec enthousiasme par les critiques. Le suicide de Gabriel, avec lequel la narratrice avait passé une nuit d’amour à moitié réussie, vient chambouler son quotidien.

Dès les premières pages, on note de nombreuses ressemblances avec le Charlotte before Christ d’Alexandre Soublière : personnages en moyens et désabusés; forte présence d’alcool, de drogues et de sexe; langue oralisée et ton ironico-condescendant; le tout se déroulant dans des bars underground, des concerts indie et de chics restaurants. Le roman baigne dans le zeitgeist : des conversations de textos sont recopiées telles quelles et chaque activité se doit d’être immortalisée sur Facebook, gratifiée de centaines de likes aussi insignifiants les uns que les autres.

Les dialogues m’ont beaucoup plu; vernaculaires, ils sonnent vrais – en tout cas, aux oreilles d’un membre de la même génération, qui ne s’insurgera pas de l’utilisation d’anglicismes et autres entorses aux normes grammaticales. La narration, assumée au Je, emprunte elle aussi beaucoup au langage parlé, restituant avec brio l’attitude méprisante et condescendante de la narratrice, toujours en train de juger les gens et de plaindre les pauvres qui, eux, sont obligés de travailler pour un salaire de misère.

Il est clair dès le départ que la narratrice vit dans un monde complètement déconnecté de la réalité, elle qui gagne sa vie en jouant depuis l’adolescence et qui n’a jamais vraiment eu besoin d’assumer des responsabilités. Le lecteur l’accompagne donc avec irritation dans ses excès, mais aussi avec délectation, car sa langue acérée réussit à formuler des jugements aussi acerbes que comiques sur à peu près tout le monde, ce qui nous permet de jouir d’une satisfaction malsaine lorsque ses propos rejoignent nos pensées les plus méchantes :

Une création collective, comme si on était dans les années 70. Des comédiens, fraichement diplômés, qui s’imaginent pouvoir tout faire, et qui le font très mal : écrire, mettre en scène, produire, même faire des costumes. S’occuper pour oublier que personne veut d’eux. De la vacuité qui aurait pris la forme d’une œuvre artistique. Faire du théâtre pour l’amour du théâtre et non parce qu’on a quelque chose à dire.

Mais le suicide de David, qu’elle ne connait presque pas, déclenche en elle une douloureuse remise en question. Elle apprend sa mort quelques jours après qu’elle et ses amis aient frappé un chevreuil sur l’autoroute 10. Lors de l’accident, la narratrice ne portait pas sa ceinture :

– Toi, tu t’attaches. Si le pare-brise s’était cassé, tu serais couchée trente pieds en avant d’ici.

Juste à côté du chevreuil.

Elle apprend plus tard que Gabriel s’est suicidé la même nuit où ils ont frappé le chevreuil. Cette coïncidence engendre chez elle une douloureuse démarche introspective qu’elle cherche à réprimer dans le sexe, le sport et l’alcool : pour la première fois, la mort s’impose à elle, remet en question son existence qui jusque-là s’auto-suffisait, qui allait de soi, et lui révèle un angoissant relativisme la mettant à égalité avec tout le monde, même les pauvres. Elle devient obsédée par la mort de Gabriel et lui écrit des messages texte dans lesquels elle livre le fond de sa pensée, s’adressant au suicidé un peu comme à un journal intime. Elle le désire d’autant plus qu’il est hors d’atteinte, elle qui peut pourtant séduire n’importe qui.

Gabriel a dit non. À la vie, en général, peut-être aussi à certaines choses en particulier, que je connais pas, puisque je connais rien de sa vie.

Il a dit non à moi, également.

Le récit s’essouffle un peu à mi-chemin; l’histoire de jeunes gens riches mais pauvres d’esprit, étouffant le mal-être postmoderne dans la recherche effrénée de sensations fortes et inédites, on la connait. J’ai même soupiré de dépit lorsque la narratrice brûle un billet de banque devant les yeux d’un pauvre estomaqué.

Il se rattrape toutefois avant la fin : lors de la première du film de David, la narratrice réalise avec consternation que les images élaborées par Gabriel (il était DOP sur le projet) sont moches et plates. Elle lui reproche son manque de talent, lui en veut, comme si l’illusion de son génie l’illuminait elle aussi de son aura protectrice. À partir de ce moment, la vulnérabilité qu’elle se permettait de ressentir prend le bord; elle redevient cette jeune actrice égocentrique et superficielle qu’elle était avant – qu’elle n’a, au fond, jamais cessé d’être. Son refus de l’introspection m’a irrité profondément, signe du talent de l’auteur, et c’est avec une impression désagréable que j’ai refermé le livre. Quelque chose là-dedans m’avait troublé; l’inconscience de la narratrice, la superficialité de l’univers mis en scène, le pessimisme de la finale.

Sports et divertissements procure une lecture facile et agréable. On prend plaisir à aborder la réalité selon le point de vue chialeux et désabusé de la narratrice, même si on en arrive à la détester. Malgré leur superficialité, les personnages semblent vivants; on s’attache à eux et leurs caractères sont bien définis par l’auteur. La langue est vivante et la fin a quelque chose de choquant, mais le tout manque un peu de profondeur.

Antonin Marquis

Sports et divertissements, Jean-Philippe Baril Guérard, Éditions Ta mère, 2014.