Avec un titre aussi pompeux que Splendeurs et misères de l’homme occidental – clin d’œil à Balzac et à ses courtisanes – le nouveau roman de Pierre Gobeil éveille la curiosité, pour le meilleur et pour le pire. Le roman, qui prend la forme d’une enquête documentaire menée par l’auteur, interroge quelques hommes dont la relation amoureuse est établie de longue date, le résultat étant présenté sous la forme de dialogues accompagnés des commentaires de l’auteur. Parce que je suis de bonne foi et que je m’intéresse aux œuvres littéraires qui traitent des relations d’un point de vue masculin – et, idéalement, mature – j’ai plongé dans ce livre sans idée préconçue. Néanmoins, non seulement la lecture s’est avérée profondément déprimante, mais elle a provoqué de nombreux questionnements sur lesquelles la littéraire et la féministe en moi n’arrivent pas à s’entendre. Pour reprendre la forme du roman, voici donc une tentative de réconciliation entre mes moitiés esseulées.

La féministe : D’entrée de jeu, j’ai voulu croire que Splendeurs et misères de l’homme occidental irait plus loin que la simple dénonciation du pouvoir que s’approprient les femmes en vieillissant. J’ai espéré jusqu’à la fin une forme de réflexion, de sublimation qui n’est au final jamais arrivée. Ce roman ne fait que casser du sucre sur le dos des femmes.

La littéraire : Même si le livre reprend la forme d’un documentaire, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un roman. La littérature n’a pas à être utile, à faire avancer la société, à servir une cause; on ne peut lui exiger de régler les problèmes qu’elle met en scène.

La féministe : Et pourtant l’auteur stipule que les bases de l’enquête sont réelles, et identifie le narrateur par A pour Auteur. Gobeil a réellement parcouru le Québec et une partie des États-Unis en demandant aux hommes de raconter comment leurs femmes, avec le temps, les dépossèdent de leur vie, et je cite : « Je te rappelle quand même notre idée de départ qui veut qu’une fois dans la cinquantaine, la femme, avec l’aide de la famille, des médias et de toute une littérature qui semble avoir été créée pour alimenter son insatisfaction, infantilise son compagnon et le repousse jusqu’à le faire disparaître de la carte. » Rien de moins!

La littéraire : Il est évident que la position d’énonciation du narrateur est intrépide; d’aucuns pourraient trouver l’auteur courageux de s’aventurer sur ce terrain glissant. Or le roman montre également comment, au final, les hommes n’ont rien ou presque à en dire, ils se défilent parce qu’ils ne veulent pas perdre ce qu’ils ont, ils admettent même être responsables de leur sort  par leur désengagement. L’auteur dit : « Le roi est nu », mais je crois que c’est plutôt l’auteur qui est nu, qui montre que sa quête, c’est son obsession à lui, et non pas quelque chose d’universel. La littérature lui sert de paravent, il y projette ses envies, ses réflexions personnelles, mais également les lieux qu’il visite et les paysages qu’il voit. La forme est là pour servir l’écriture et non pas la « cause ».

La féministe : Et pourtant, cette position est à double tranchant. Ce n’est pas parce que l’enquête avorte que l’auteur ne nous laisse pas connaître ses vues personnelles. Une citation, exprimée par le personnage-auteur : « En somme, ce qui nous intéresse, c’est ce glissement, comment on passe d’une saison à une autre, du pouvoir de l’homme qui se manifeste dans toutes les sphères de la société et de la vie familiale quand il est jeune, à celui de la femme qui devient une véritable force d’oppression en prenant de l’âge. » Si on en suit cette logique, que l’homme détienne tous les pouvoirs fait partie de l’ordre naturel des choses; c’est le degré zéro de la relation. Mais lorsque le revirement s’effectue et que la femme se retrouve à avoir plus de pouvoir, alors ça devient arbitraire, c’en est même oppressif. C’est la même dualité de toujours : d’un côté, le bon père de famille, gestionnaire juste et équitable, d’un autre, la marâtre, la contrôlante, qui exige trop et abuse de son pouvoir.

La littéraire : Dans son roman, Gobeil expose plusieurs points de vue, dont certains viennent contredire ses hypothèses. On pense par exemple à Lucas, qui admet d’entrée de jeu qu’il aime que sa femme s’occupe de tout, qu’il n’ait à se soucier de rien et encore moins d’avoir à prendre une décision. Le fait que les dialogues dominent tout au long du livre renforce l’impression que l’œuvre cherche d’abord à confronter des idées, des opinions, et à faire surgir de nouvelles pistes d’explication. C’est un procédé qui amène le lecteur à réfléchir et à s’interroger sur sa propre perception des relations de couple, au gré des questions que les protagonistes se posent eux-mêmes. Sur ce point, c’est plutôt réussi. La preuve : je me questionne également.

La féministe : J’aimerais tout de même conclure en rappelant qu’il est difficile de s’identifier à l’un ou l’autre des personnages, car la représentation des deux sexes reste profondément réductrice. L’homme, trop obnubilé par son travail, délaisse sa vie familiale et s’en repent la cinquantaine passée; la femme, quand on lui laisse une marge de manœuvre, s’empare du navire au complet. C’est insultant à la fois pour les hommes, qui sont loin d’être un bloc monolithique d’insensibles, et pour les femmes, qui trouvent plus souvent qu’autrement lourde la tâche de devoir tout planifier, tout organiser, tout gérer et qui ne demandent pas mieux qu’un grand coup de main dans ce domaine.

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Mes moitiés étant toutes deux civilisées, elles concluent en invitant le lecteur à se faire sa propre idée de Splendeurs et misères de l’homme occidental, à ses risques et périls.

Chloé Leduc-Bélanger

Splendeurs et misères de l’homme occidental, Pierre Gobeil, Hamac, 2015.