Présenté récemment dans le cadre du Festival international du film sur l’art, La passion selon Gabriel, documentaire de Sylvie Groulx (La Classe de madame Lise, Jutra du meilleur documentaire en 2006), trace une esquisse du parcours théâtral de Gabriel Gascon, comédien ayant grandement marqué le Québec contemporain et qui fût, en 1951, l’un des premiers à monter sur les planches du TNM pour son rôle de Léandre dans L’Avare de Molière. Avant d’assister au visionnement, j’admets que je me posais une ou deux questions. « Pourquoi un documentaire consacré à la carrière de Gabriel Gascon plutôt qu’à celle d’un autre ? N’était-ce pas un choix un peu facile pour la réalisatrice, Sylvie Groulx, puisque Gascon et elle viennent de la même famille, qu’ils sont oncle et nièce ? ». Et puis, rapidement, j’ai compris.

À travers les yeux espiègles du comédien, ses mains expressives, ses impressions personnelles livrées à la caméra avec une telle assurance qu’elles prennent une valeur de vérité générale, on constate tout de suite que Gabriel Gascon n’est pas seulement homme de théâtre, mais qu’il est théâtre. « Je me suis faufilé dans l’art pour échapper à la vie » avoue-t-il, ajoutant que du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours vécu sur deux plans à la fois, n’hésitant pas à mentir si l’envie lui en prenait de s’inventer différent, de modeler sa réalité comme bon lui semblait, puisque d’une fois à l’autre, il n’était jamais « le même ». Ce mot, « autre », est d’ailleurs celui qui revient le plus souvent aux lèvres de Gascon, à tel point que je n’aurais pas été étonnée s’il avait glissé, au détour d’une phrase, le fameux « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud, qui se serait très bien marié à son propre discours.

Cette idée « d’embarquer dans soi-même » si intensément qu’on finit par jaillir de son propre corps, à se créer un nouveau « moi », un peu brut, un peu « pâte à modeler », Sylvie Groulx la dévoile tout en finesse, filmant à plusieurs reprises un Gabriel Gascon joueur, prêt à se maquiller, se déguiser, s’interpréter lui-même, puisque de toute façon, documentaire ou pas, c’est ce qu’il a toujours fait et qu’il a toujours souhaité faire, ce qui touche au plus près de sa nature profonde. Et si, au début, bien ancrée dans mon siège à attendre que les lumières de la salle de cinéma s’éteignent, je pensais le théâtre de Gabriel Gascon en termes de carrière ou de vocation, le documentaire de Groulx a eu tôt fait de me détromper : le théâtre, ici, se fait appel, révélation.

C’est là que tout le titre du documentaire prend son sens, car, évidemment, je ne pourrais dire si Gabriel Gascon est angélique, mais il est certain qu’il émane de sa personne une certaine spiritualité, de ses sourires en coin, une réelle béatitude, de ses regards, un émerveillement proche du rayonnement, comme si un petit morceau d’un Québec archaïque et révolu vivait encore à travers lui, ainsi qu’à travers son jeu d’acteur. Sylvie Groulx a par ailleurs inclus judicieusement des vidéos d’archives et photographies en noir et blanc qui renvoient au passé religieux de Gascon ainsi qu’à sa connaissance accrue du « sacré », qu’on le voit enfant, entouré de prêtres, ou une trentaine d’années plus tard, en jouer un avec véhémence sur la scène du TNM.

Tout ça, sans flaflas, ni artifices inutiles. Sylvie Groulx signe avec La passion de Gabriel un documentaire sobre et éloquent, (Denis Marleau, Janine Sutto, Markita Boies, Jean-Louis Roux et Coline Serreau étant les seules autres personnes à y figurer), qui plonge le spectateur au cœur même du travail d’acteur, lui faisant comprendre, de confidence en confidence, tous les méandres par lesquels un comédien se doit de passer avant d’atteindre cet éclaircissement soudain, cet instant de grande profondeur intérieure où il sait qu’il « est [enfin] ce qu’il doit être ».

– Alice Michaud-Lapointe

La Passion selon Gabriel, de Sylvie Groulx

À l’affiche dès le 20 avril prochain