Comme tout le monde le sait, le plus récent roman de Michel Houellebecq, Soumission, se déroule dans la France de 2022, alors que Mohammed Ben Abbes, chef de la Fraternité musulmane, remporte les élections présidentielles. Dès l’annonce de sa publication, le roman a été condamné comme islamophobe, et la fusillade dans les bureaux de Charlie Hebdo a envenimé les choses. Houellebecq est un auteur que j’aime beaucoup, et il me peinait de le voir accusé de la sorte; j’avais hâte de lire le roman pour m’en faire moi-même une idée.

Malaise existentiel

On y retrouve d’emblée un narrateur typiquement houellebecquien : blasé et lucide, François commence en expliquant que la soutenance de sa thèse de doctorat sur l’écrivain décadent Joris-Karl Huysmans marquait fort probablement la fin de la période la plus heureuse de sa vie, alors que, profitant des prêts gouvernementaux et des bourses étudiantes, il pouvait s’adonner à « la libre fréquentation intellectuelle d’un ami ». Une quinzaine d’années plus tard, il mène sans enthousiasme la vie routinière d’un professeur d’université, animant des séminaires, écrivant des articles ici et là et entretenant des relations sexuelles sporadiques avec des étudiantes. Après s’être fait éconduire par Myriam, une ex-copine qu’il apprécie, mais qui le trouvait trop déprimé, François cherche à savoir ce qui justifierait sa vie.

« La totalité des animaux, l’écrasante majorité des hommes vivent sans jamais éprouver le moindre besoin de justification. Ils vivent parce qu’ils vivent et voilà tout, c’est comme ça qu’ils raisonnent ; ensuite je suppose qu’ils meurent parce qu’ils meurent, et que ceci, à leurs yeux, termine l’analyse. Au moins en tant que spécialiste de Huysmans, je me sentais obligé de faire un petit peu mieux. »

C’est un homme brillant et tout à fait stoïque : rien ne semble le toucher. Il reste désespérément détaché de ses émotions, ce qui fait de lui un excellent narrateur : la lucidité nécessaire pour bien comprendre le monde et le détachement nécessaire pour s’en moquer et le critiquer. Son humour est cynique et de mauvaise foi, et sa plus grande qualité (à mon sens) est de ne pas s’empêtrer dans les règles de la rectitude politique :

« Avec ses épaules carrées, ses cheveux gris en brosse et son cursus implacablement gender studies, Chantal Delouze, la présidente de l’université de Paris III – Sorbonne, me paraissait une lesbienne 100% brut de béton. »

Ce mélange de provocation gratuite, cet usage décomplexé des stéréotypes et, surtout, la virtuosité de l’auteur pour trouver les formulations les plus savoureuses m’ont fait éclater de rire à plusieurs reprises. Évidemment, cet humour n’est pas pour tout le monde, surtout que certains propos flirtent avec la misogynie et le racisme, faisant du narrateur un personnage très peu sympathique.

Celui-ci passe le plus clair de son temps dans une morne solitude; il perd sa copine, puis son emploi, puis ses parents. Il cherche désespérément une raison de vivre, sans arriver à la trouver, jusqu’à ce qu’on lui offre de se charger de l’édition des œuvres complètes de Huysmans dans la Bibliothèque de la Pléiade. À cette fin, il rédige une préface géniale, qu’il conçoit comme l’apogée de sa contribution intellectuelle au monde. Il se convertit à l’islam et reprend son poste de professeur à la Sorbonne.

Contexte socio-politique

En arrière-plan se préparent les élections présidentielles de 2022 : le Front national est en avance d’une dizaine de points sur le Parti socialiste, lui-même talonné par la Fraternité musulmane, prônant un islam politique modéré et dirigé par le très charismatique Ben Abbes. Très civilisé dans les médias, le débat l’est moins dans les rues; depuis deux ans, des affrontements armés font rage entre des militants d’extrême-droite et des salafistes radicaux, affrontements condamnés autant par le FN que par la FM.

Quelques personnages secondaires agissent comme des liens entre François et la situation sociopolitique; d’abord, Steve, son nouveau collègue « de droite », qui entretient des contacts avec le « milieu identitaire » français (mouvance transeuropéenne prônant la défense des Européens blancs face à une immigration qu’ils jugent menaçante), lui apprend qu’une branche radicale cherche à déclencher une guerre civile contre les immigrants musulmans. Ensuite, Alain Tanneur, mari d’une collègue et agent du DGSI, l’informe de la fracture entre les militants salafistes et la Fraternité musulmane. Il décrit Ben Abbes comme un fin stratège et un homme politique hors pair, capable de présenter son islam modéré comme un nouvel humanisme et un retour à une vie simple et confortable. Enfin, Robert Rediger, nouveau Président de la Sorbonne et intellectuel musulman, cherche à convaincre le narrateur de se convertir à l’islam pour récupérer son poste de professeur de littérature, donnant lieu à des discussions sur l’athéisme, la polygamie et le sens de la vie.

Cela dit, les accusations d’islamophobie ne tiennent pas la route; quiconque s’intéresse le moindrement à ce que dit réellement l’auteur le remarquera – même si le roman a un vernis provocateur indéniable. Nulle part les musulmans ne sont vus comme les méchants; les islamistes sont d’ailleurs souvent comparés aux militants identitaires, les deux groupes rêvant d’un monde simplifié et fortement hiérarchisé, où femmes et hommes occuperaient des places prédéfinies. La situation politique anticipée dans le roman est complexe, quoique plutôt invraisemblable; mais elle sert le propos de l’auteur.

Au-delà de la controverse

Évidemment intitulé Soumission pour provoquer, le roman donne à ce mot un autre sens que celui qui nous vient en tête dès qu’on prend connaissance du résumé. Il faut pour le comprendre retourner à la relation entre Huysmans et François. Chez les deux hommes, l’entrée dans l’existence « n’eut rien de fracassant »; Huysmans mène la vie routinière d’un fonctionnaire, là où François mène celle tout aussi routinière du professeur. Tous deux vivent sans enthousiasme, cherchant sans le trouver le sens de la vie et se réfugiant dans des plaisirs simples pour tenir le coup (les plaisirs de la bonne chère pour Huysmans, ceux de la chair pour François). Incapable de se défaire de l’angoisse existentielle qui le tenaille depuis toujours, Huysmans se convertit au catholicisme et se retire dans une existence quasi-monastique. La conversion à l’islam de François en est clairement un écho.

Loin d’être une condamnation de l’islam, le roman de Houellebecq est plutôt le constat de l’échec de l’humanisme athée en Occident, dont François est l’incarnation parfaite. Vivant dans un confort matériel satisfaisant et occupant un emploi stimulant, il n’arrive toutefois pas à être heureux. Il se traîne mollement à travers sa vie, imperméable à tout ce qui pourrait le toucher. Il en va de même de ses collègues, dont il ne cesse de s’étonner de l’apathie vis-à-vis des événements politiques en cours, puis de la société en général, qui s’est rapidement désintéressé des tensions raciales et religieuses qui enflammaient les banlieues et les régions : « il arriverait ce qui doit arriver, voilà ce qui pouvait résumer le sentiment général ». Lorsque des explosions se font entendre à Paris, personne ne s’en formalise; chacun retourne chez lui sans trop se presser. Fuyant les affrontements, François s’arrête à une station-service pour faire le plein et tombe sur des corps criblés de balles; il les enjambe sans s’en formaliser.

Le bonheur, il le trouve à la toute fin du roman : « une nouvelle chance s’offrirait à moi; ce serait la chance d’une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente. Je n’aurais rien à regretter ». Nouvellement polygame, il se réjouit à l’idée d’avoir plusieurs femmes qui rempliront plusieurs tâches et lui rendront la vie facile et confortable; ce type de bonheur a de quoi choquer, bien sûr, mais soulève un problème partagé par tout le monde. Ne rêvons-nous pas tous d’un monde plus simple, d’où les soucis existentiels seraient évacués? Dans Soumission, Houellebecq fait état d’un sentiment généralisé en Occident : le désarroi devant une infinie de possibilités qui se valent toutes et qui sont, par le fait même, tout aussi vaines. Du relativisme au nihilisme, il n’y a qu’un pas. L’équation est simple : si liberté rime avec angoisse, soumission rime avec bonheur : « le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue », affirme Rediger.

L’actualité politique des dernières années donne raison à l’auteur : alors que l’EI sème la terreur en Syrie et au Moyen-Orient, des « loups-solitaires » prennent l’initiative de poser au nom d’Allah des actes terroristes, comme à St-Jean-sur-Richelieu ou Ottawa. Selon Houellebecq, le problème serait non pas la religion musulmane, mais plutôt l’humanisme athée et le nihilo-relativisme contemporain, qui laissent l’individu seul devant une existence vide de sens et dans laquelle il doit se diriger sans repères moraux. Or, l’islamisme offre un cadre de vie clair et simple à ceux qui sont le plus durement touchés par l’angoisse existentielle (les reclus, les marginaux, les rejetés), d’où la popularité du mouvement dans les derniers mois, qui n’attire plus uniquement des musulmans, mais de plus en plus d’occidentaux.

Houellebecq, via François, nous révèle l’échec d’un matérialisme qui réfute toute forme de spiritualité, occultant ainsi l’un des besoins primaires de l’être humain : celui d’avoir une justification. Contrairement à ce qu’affirment de nombreux penseurs et journalistes, le mode de vie occidental, bel et bien menacé de disparaître, ne le serait pas par la religion (musulmane) mais plutôt par l’absence de religion (ou autre chose qui pourrait remplir le même rôle), qui réduit la société à un ensemble d’individus en compétition pour l’obtention d’un bonheur matériel qui ne parvient même pas à les rendre heureux. Soumission pose donc des questions très importantes sur la nature de l’athéisme et ses liens avec la déprime généralisée qui affecte nos sociétés dites avancées.

Antonin Marquis

Soumission, Michel Houellebecq, Flammarion, 2015.