Courtoisie Sophie Goyette

Avec La ronde (2011), Sophie a pu rejoindre un public international. Le film continue sa route à travers le monde, en passant par le Mexique, l’Allemagne et l’Espagne.

 

 

Courtoisie Sophie Goyette

J’ai rencontré la cinéaste Sophie Goyette pour la première fois en mai 2011, alors qu’elle présentait son court métrage La ronde au Cannes Court Métrage (Short Film Corner) du Festival de Cannes, l’an passé. Elle y était accompagnée de sa productrice Élaine Hébert, qui fait partie de la joyeuse équipe de Micro_scope. Je l’ai ensuite brièvement revue au Festival international du film de Toronto en septembre dernier, où La ronde était présentée dans le cadre de Short Cuts Canada. Puis, au Gala des Génie (La ronde était en lice dans la catégorie meilleur court métrage). C’est sur le tapis rouge de la soirée récompensant le cinéma canadien que je lui ai lancé l’idée d’une rencontre propice pour se parler de cette année haute en honneurs qui ne cesse de s’étirer. Elle a d’ailleurs, avec son plus récent film, Le futur proche, remporté le Grand Prix national du festival Regard sur le court métrage au Saguenay en mars dernier. Une rencontre en douceur avec une jeune cinéaste, qui a un paquet de projets en tête, le vent dans les voiles et qui a trouvé sa voie dans le cinéma après des études en microbiologie.

Sophie, avec sa douce voix profonde, semble à prime abord fragile, mais son regard est doté d’une force incroyable qui désire apprivoiser l’autre, sans jamais brusquer, avec délicatesse, curiosité et sensibilité. D’abord cinéphile et amoureuse du grand écran, elle admire les œuvres de Jean-Claude Lauzon, Michelangelo Antonioni et Krzysztof Kieslowski, dont la sensibilité envers la condition humaine lui fait écho. Du côté créatif, elle fait des films de cœur qui sont créés dans l’urgence. Elle m’indique faire du cinéma « de sensation, d’émotion. Je plonge dans l’intangible pour faire vivre des expériences ». Sa filmographie compte présentement cinq œuvres : En parallèle (2008), À l’état sauvage (2009), Manèges (2009), La ronde (2011) et son plus récent Le futur proche (2012). Une cadence qui ne vient pas d’une pression malsaine. « Je n’y pense même pas. Je le fais. Quand j’ai une idée, un univers qui habite toute ma tête, je n’ai pas le choix de créer. Ça vient tout seul. Depuis quatre ans, j’ai cette urgence de faire un film par année, mais il n’y a rien de planifié là-dedans. »

Rien de planifié, tout en instinct, par nécessité de création avec sa propre sensibilité et compréhension du monde. « Le fait d’avoir étudié en microbiologie, d’avoir fait beaucoup d’emplois disparates et de savoir intimement que je voulais toujours toucher au cinéma m’a permis de sentir à mon premier contact, même avec tous les doutes qui m’habitaient, que je pouvais être à ma place. J’ai beaucoup à partager, étant donné que j’ai beaucoup accumulé. Il faut que ça sorte! » mentionne-t-elle, un sourire tendre aux lèvres.

 

Ouvrir le dialogue

À 30 ans, Sophie a déjà un parcours professionnel singulier avec ses cinq bébés cinématographiques, dont certains ont pu grandir à travers d’importants festivals.

Courtoisie: Sophie Goyette. Sophie Goyette alors qu'elle travaillait sur son film Manèges (2010).

Un privilège qu’elle ne tient pas pour acquis, mais qu’elle accepte plutôt comme une approbation d’avoir choisi la bonne voie. L’impact du parcours de La ronde, dans lequel elle a voulu mettre en scène la ville de Laval sous une nouvelle lumière, enveloppant un drame familial, a eu un parcours particulièrement riche. « Cannes, c’était le privilège d’avoir été choisie par la SODEC pour présenter mon court métrage (La ronde). Ça ne faisait pas partie de la compétition officielle, mais ça jette un éclairage un peu plus particulier sur mon travail. À partir de là, on se rend compte qu’un bouche-à-oreille peut commencer. La première mondiale du film s’est passée à Locarno et ça été aussi mon grand coup de cœur cinématographique de l’année, parce que c’est un festival de cinéphiles. La population devient cinéphile durant les deux semaines. On sent la passion des gens qui se déplacent en meute pour du long comme pour du court métrage. La sélection est extraordinaire et de très haut calibre. Ce fût donc mon plongeon à l’international, où je me retrouvais seule Québécoise avec Philippe Falardeau (Monsieur Lazhar). J’ai eu ensuite la chance d’être sélectionnée pour le Festival international des films de Toronto, qui donne une place privilégiée aux cinéastes. Parce que c’est rare que les réalisateurs de courts métrages aient une vitrine pour partager notre démarche. Parfois – et c’est peut-être plus mon cas – on aime laisser les films parler par eux-mêmes, mais le festival offre la chance d’assister à des sessions de questions et réponses. »

De ces rencontres avec le public, Sophie m’indique qu’elle s’y sent à l’aise et mentionne qu’elle crée ses œuvres pour qu’elles soient vues par le plus grand nombre de personnes possible. « C’est un privilège d’avoir un public. Je ne fais pas mes films pour qu’ils soient gardés chez moi. Ce qui est magique avec La ronde, c’est que le film a voyagé plus que moi. Quand on fait du court métrage, on a la chance d’être appuyé par certaines bourses, mais on ne peut pas faire tous les festivals : on voit donc le film voyager au loin. J’ai d’ailleurs reçu des messages dans des langues que je ne connaissais pas sur le film, de gens qui l’avaient vu et qui souhaitaient m’en parler. Que le film fasse écho partout dans le monde et que les gens prennent la peine de m’écrire ou quand je suis physiquement dans la salle avec eux pour répondre à leurs questions, c’est le dialogue que j’espérais avoir. Pas entre moi et eux, mais bien entre le film et eux. »

 

Le défi de l’air

Créé et pensé durant l’effervescence du parcours festivalier de 2011, le dernier opus de Sophie Goyette, Le futur proche, prend possession d’un territoire inconnu jusqu’alors pour la jeune cinéaste. «C’est un film du haut des airs. L’action centrale se situe dans un aéroport, un refuge, tout près d’une autoroute. C’était un désir d’expérimenter autre chose avec une petite équipe et avec des moyens légers. Je pense qu’on réagit toujours en rapport à son dernier film. La ronde a été une production de nuit, dans des zones non éclairées, parce que j’étais très attachée au lieu dans lequel je voulais tourner. C’était un tournage extérieur en 35mm, où la pluie a été au rendez-vous. Suite à ça, je me suis dit que ça serait bien d’avoir une mise en scène qui pourrait être éloignée du sol, de décoller de terre et d’avoir une équipe de quatre ou cinq personnes avec des non-professionnels, où je pourrais prendre le temps de tester des idées afin d’exprimer autre chose au niveau narratif. C’est mon premier film avec une voix off. J’ai énormément le vertige, mais je voulais me mettre au défi, avec ma petite caméra dans les airs. »

Après avoir récemment accompagné Manèges et La ronde au Festival international du court métrage de Desden en Allemagne, dans le cadre de Focus Québec – Le point de non-retour, en collaboration avec le Festival du nouveau cinéma, Sophie est présentement en Espagne afin de continuer à montrer fièrement ses créations. Elle est également en écriture de deux longs métrages. Avant de partir, Sophie m’a fait une surprise, elle m’a remis son nouveau né, son futur proche, en me disant timidement : «  Je te remets mon cœur ». Eh bien, je dois l’avouer, chère Sophie, j’aime ton cœur, j’ai hâte de le revoir, cette fois, sur grand écran et je te souhaite sincèrement le futur de tous les possibles!

-Julie Lampron