S’il est vrai que les yeux sont le miroir de l’âme, le regard, lui, imprègne l’éclat de nos rencontres. Par lui se définissent nos souvenirs, en lui se fondent nos chemins. D’un battement de cils, l’horizon se cristallise ou s’écroule.

Sous forme de récit de voyage, l’auteure Geneviève Boudreau nous offre des fragments poétiques du peuple autochtone Unaman-shipu auquel elle a enseigné en 2012. Ce peuple, dont le nom signifie « la rivière à la peinture », est situé au nord-est de Sept-Îles, sur la côte nord du golfe Saint-Laurent. On ne peut atteindre cette région que par avion ou par bateau. L’auteure nous en décrit la solitude, mais également tout ce que la nature apporte à ce peuple loin de nous, loin d’elle, mais tellement près au fond. Paradoxe humain.

Le regard est une longue montée est le regard vers l’autre, le contact avec l’horizon dans un silence glacial et incertain. Habiter le territoire de l’autre est un partage audacieux où les mots sont actes.

Là où l’enfant enseigne

« Tara parle un langage où subsiste la foi. Lisse des paumes les recoins du ciel. Dénombre les anges. La beauté se tient là, se confie à voix basse. La tristesse ne gravit pas la montagne. »

Tara est une petite fille du peuple. L’enfant n’habite qu’en lui et vit dans le moment présent. Trop rapidement bafoué, le temps est tout pour l’adulte et rien pour l’enfant. La prose du récit dessine les méandres du langage barricadé dans un cadre aseptisé. L’enfant ne connaît pas les limites de la rencontre avec l’autre; il va vers cet autre, tout simplement.

Les mots ne veulent plus rien dire à partir du moment où on ne connaît pas la langue de l’autre. Cette barrière est imposée par les humains et éloigne les continents.

Silence.

L’enfant suit la route aveugle aux yeux de l’adulte. Rien n’est défini, tout se peut, rien ne brise le chemin. L’enfant voit tout. L’adulte craint de voir.

« La nudité des lieux révèle plus que nos failles : une lumière engrossée de silence, le désordre où nous dénouons les peurs. »

L’enfant est terre et porte en lui l’infini. Tout est possible. Mais l’adulte oublie. Le tout devient limite.

Alors il part afin de se retrouver. Sans but précis.

Perdre ses repères.

Ne plus savoir ce qui est dit, vu, échangé.

Chercher un peu de chaleur dans les frissons de l’inconnu.

La parole se déracine

J’ignore ce qui a poussé l’auteure vers ce paysage vierge et je ne crois pas qu’il est nécessaire de le savoir pour être touchée par ses mots.

Devant une toile blanche, l’artiste a toujours le choix : peindre ou craindre, créer ou raturer. Qu’on s’émeuve de sa beauté ou pleure de sa nudité, la nature demeure l’écho fidèle de l’humain. Il lui appartient de choisir ses couleurs.

« Je ne sais plus dans quelle rivière laver ma naissance. Sous la peau, il suffit de gratter le malaise. Le ciel écorche les toits. Des doigts, je trace un parcours aux bourrasques. […] Sur la côte, un feu chuchote contre le vide. »

Enseigner et communiquer entre nous, entre eux, entre nous et eux.

Écouter l’enfant, car il est nous hier et sera nous demain. S’ouvrir à l’étendue de la vie sous nos yeux et inventer chaque couleur de notre tableau. Parler sans vocabulaire, d’esprit à esprit, d’ancêtres à descendants, sans temps ni coupure, un cercle en boucle, l’infini.

« Tara m’affirme que c’est possible, avec ce regard d’enfant qui a tout vu. Je veux y croire. »

Nous ne savons pas de quoi guérir

« La voix de mon amie accompagne celle des joueurs de tambour. Je comprends peu de choses des paroles, je répète les sons et les prières, écoute nos respirations entravées. L’essentiel se situe ailleurs, dans cette obscurité totale où ne se distingue que le rougeoiement des pierres incandescentes, dans les yeux qui se trouvent sans se voir. »

L’auteure du livret poétique Le regard est une longue montée utilise magnifiquement les images naturelles du paysage d’Innu Assi pour illustrer sa rencontre avec la communauté autochtone Unaman-shipu.

Face à elle, un décor immaculé. Derrière elle, les mots s’ébruitent en souffles. L’auteure décrit, mais dit peu. Son silence et son regard sont les points cardinaux de son expérience, sa prose laisse deviner. Apprendre l’autre et s’ouvrir à soi.

Au-delà du parcours vers l’autre, il y a l’espace partagé, un monde à découvrir. Levez les yeux, peut-être serez-vous surpris!

Élizabeth Bigras-Ouimet

Le regard est une longue montée, Geneviève Boudreau, Éditions de l’Hexagone, 2015.