Dans un champ aride, sous les pierres, on a déterré une femme noire, vivante, datant d’une époque reculée et sauvage. Étrangement conservée. On l’a lâchée dans la petite ville. Puis on s’est barricadé, chacun chez soi. Tant la peur qu’on a de cette femme est grande et profonde. »
– 
Anne Hébert, Kamouraska

Renée Lépine est convaincue qu’elle ne rêve jamais. Toutefois, entre deux parties de belote dans le comté de ***, avec les accidents, les disparitions et les morts mystérieuses qui s’enchaînent, le quotidien semble basculer sous la pression de ses songes trop longtemps retenus. Et si les rondes de minuit d’une somnambule pouvaient bouleverser tout un village?

Dans Les bains électriques, Jean-Michel Fortier nous plonge au cœur de nuits étranges, orageuses et enflammées, nous fait bifurquer par des pistes oniriques au fond des bois et nous fait frissonner au détour. L’auteur sait maintenir le suspense et excelle dans l’art de mettre en scène une petite communauté rongée par ses secrets et nourrie par ses rumeurs, comme il l’avait déjà prouvé dans son premier roman, Le chasseur inconnu (La Mèche, 2014).

Ici, dans ce patelin sans nom, chaque villageois cache une carte dans sa manche. Essaie d’embellir son récit, de raccommoder ses vieux rêves troués. Et les nuits sont agitées pour tous : Belle Guénette qui se cherche activement un prétendant, la veuve Clot souffrant de son pied gangréné, et surtout Renée. Lorsque cette dernière apprend le retour de son ancienne compagne Louise Beurre, alias Louisa Louis, partie depuis plus d’une dizaine d’années se produire sur les planches parisiennes, elle sent son cœur arrêter. Elle se meurt de la revoir, de l’aider à se réinstaller au village. Ces efforts n’auront toutefois pas les résultats attendus. Renée obtiendra le poste que Louise convoitait, devenant ainsi surveillante des bains électriques — et de leurs fantômes — pour les Rosenberg au manoir de Spencer Wood. C’est alors qu’elle est accusée d’errer dans les bois le soir. Mais Renée ne se rappelle rien.

Est-ce le contenu de l’ouvrage La science du rêve, avec ses images cauchemardesques de spectre dansant et de cheval de la mort, qui lui joue des tours et embrouille son esprit? Est-ce elle la sorcière du comté? Ou Belle? S’agit-il plutôt de la vieille « fée » qui lance des malédictions aux villageois, rappelant que les commérages peuvent devenir de puissants sortilèges?

Les sorts, c’est une question de mots. Rien d’autre. Pas de magie, rien de magique. Des mots, des mots qui entrent dans des oreilles. Il suffit de ça. »

Cette « collision entre le monde des rêves et le monde des vivants » risquée par la somnambule se répercute ainsi dans la prose de Fortier et contribue à créer un climat énigmatique et ambigu ayant quelques affinités avec celui de Kamouraska d’Anne Hébert. Placée en exergue, une citation de ce roman nous invite d’ailleurs à nous souvenir de cette autre rêveuse éveillée de la littérature québécoise, Elisabeth d’Aulnières.

Cette narratrice troublée, amalgamant cauchemars, souvenirs, et réel semble avoir discrètement pris place au milieu de cet univers singulier et lui avoir insufflé ses angoisses et ses états d’esprit. Accompagnée de la fameuse femme noire, enterrée vivante sous les pierres, elle pourrait du moins en être un des spectres hallucinés. Comme quoi une somnambule en cache parfois une autre.

– Marise Belletête

Les bains électriques, Jean-Michel Fortier, La Mèche, 2018.

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