Marquée par son Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles paru en 2010, j’avais particulièrement hâte de découvrir l’univers du recueil Comment nous sommes nés de Carole David. Cette fois, au lieu de s’intéresser aux figures littéraires et artistiques célèbres, on fait apparaître des êtres plus anonymes, souvent sans nom, dont les sorts funestes font résonner des histoires plus grandes qu’eux-mêmes.

La première partie, intitulée « Baptême », révèle les origines des personnages hallucinants auxquels David donne vie dans les poèmes subséquents. Elle évoque leurs naissances improbables, de leur expulsion hors de la matrice des mythes et des contes jusqu’à leurs réincarnations poétiques contemporaines.

« Qui bat des ailes ?
Je ne me suis métamorphosée qu’une fois ;
mon souffle était un bec, une épopée.

Quelqu’un avait dessiné ma carte du ciel,
cela avait suffi à me couvrir d’une peau d’âne,
avant que je n’accouche
d’enfants qui n’étaient pas les miens. »

Ces enfants, auxquels il faudra bien distribuer des rôles comme le faisaient les « anciennes déesses des tragédies », seront nombreux. Il y aura ainsi « Les égarés », dont la fille de Jésus, Baby Love et Sabine, puis les « Les bien-aimés », comme la sœur de Batman.

Une fois sortis des limbes pour mieux y retourner, ces petits, ces nombreuses femmes et ces quelques hommes paradent dans des espaces variés, finissent leurs jours ou se perdent dans des centres commerciaux, des salons de quilles, des ciné-parcs, des bancs de neige.

La plupart suffoquent, se sentent à l’étroit. Souvent pris dans leurs costumes, ils portent des « corset[s] de marbre », des « bombe[s] à [leurs] ceinture[s] », des pyjamas qu’il faut « vid[er] de [leurs] orages ». Ces nombreux uniformes deviennent parfois eux-mêmes les protagonistes, comme « La robe d’écriture » :

« Il existe une biographie de la robe,
sa grammaire déchiquetée, ses manches émoussées,
les fils retenus qui encerclent ses viscères,
un passage secret sur la rive
entre les herbes hautes et les herbes folles,
points de croix, plis métissés.
Voici le haut lieu de sa condition.

Sa jupe se soulève sans bruit, le corsage
profond et blanc, indigne de caresses
sous l’ombilic de coton ; ses jambes
qu’elle rêve coupées s’agitent. L’habitude du martyre.

Les lavages répétés l’ont fait paraître évadée
d’un chromo de salon funéraire, un parapluie, des corolles,
velours synthétique. »

Les poèmes de Comment nous sommes nés se lisent ainsi comme des patrons délicats et des retailles d’enfance dont les couleurs délavées s’impriment malgré tout avec force dans notre imaginaire.

– Marise Belletête

Carole David, Comment nous sommes nés, Les Herbes rouges, Montréal, 2018.

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