Pina

Lundi dernier avait lieu la soirée d’ouverture de la 21e édition de Divers/Cité, grande célébration gaie et manifestation artistique populaire. Comme premier événement extérieur, on nous proposait une sensuelle soirée cinématographique à la fois fluide et musclée. D’abord, ORA, court-métrage expérimental produit par l’Office national du film et réalisé par Philippe Baylaucq. Puis Pina, le documentaire réalisé par Wim Wenders (Les ailes du désir, Paris, Texas) en hommage à la célèbre chorégraphe allemande Pina Bausch décédée en 2009.

Une soirée qui célébrait le corps et ces humains qui bougent bien. Une belle et généreuse façon de lancer les festivités de Divers/Cité qui se dérouleront principalement dans le Vieux-Port jusqu’au 4 août.

 

« Dansons, dansons sinon nous sommes perdus »

Pina ne parlait pas beaucoup. Cette grande dame de la danse contemporaine préférait montrer plutôt que dire. Faire deviner plutôt que d’imposer une certaine vision aux spectateurs. Par le mouvement et par la théâtralité de ses œuvres, elle parvenait à toucher même les plus sceptiques quant au pouvoir évocateur de la danse. Wim Wenders faisait partie du groupe des intouchables, ceux que la danse laissait de glace. Sa conjointe a dû se faire très convaincante pour l’emmener voir, il y a plusieurs années de cela, Café Müller, une des œuvres les plus célèbres de Pina Bausch et de sa troupe Tanztheater Wuppertal. Et puis le voilà, quelques 30 minutes plus tard, à la fin de la représentation, complètement bouleversé : « And there I sat, weeping, because I realised I was shown something in 30 minutes, without a single word, that condensed everything I’d ever seen about men and women and more » explique-t-il ici.


Je ne connaissais pas Pina avant de m’asseoir sur les bancs métalliques (et froids…) du Théâtre de Verdure lundi dernier. Tout ce que je connaissais d’elle, c’était ces quelques extraits de Café Müller aperçus dans Hable con ella d’Almodóvar. Et à vrai dire, je ne connaissais pas grand-chose à la danse contemporaine non plus. Je me sens un peu comme Wenders avant la grande illumination. La danse, c’est pas trop mon truc. Mais, le Pina de Wenders rueparvient, j’en ai bien l’impression, à recréer cette proximité d’esprit et de sensations qu’il y a toujours eu entre les œuvres de la chorégraphe allemande et le public. Les pièces de Pina dansent les relations humaines et ce besoin fondamental d’être connecté à autrui, comme lorsque cette danseuse se laisse tomber dans les bras d’un autre. La détresse, l’abandon, la solitude, comme lorsque cette autre danseuse, tenue en laisse, tente de s’enfuir sans
jamais y arriver. L’amour, comme ces danseurs qui s’étreignent sous un train. Les pièces de Pina dansent l’humanité, dans toute sa complexité à la fois fascinante et désespérante. Comme ces hommes et ces femmes qui se présentent à l’avant-scène et qui répètent sans cesse les mêmes mouvements, infatigables, étourdissants.

Le film se termine sur cette phrase, prononcée par Pina elle-même : « Dansons, dansons sinon nous sommes perdus ». Ça m’a rappelé Over my dead body de Brigitte Poupart portant sur le combat du chorégraphe Dave St-Pierre contre la fibrose kystique. C’est comme si lorsqu’on habite réellement son corps, lorsqu’on le maîtrise et qu’on a passé toutes ces années à le travailler et à le parfaire, on ne peut que vivre, et vouloir vivre surtout, plus intensément.

 

ORA – la poésie des corps en sueur

Sur une chorégraphie signée José Navas, les danseurs d‘ORA, filmés avec le thermographie 3D, une technologie habituellement utilisée à des fins militaires, bougent leurs corps incandescents dans un univers tout en reflets et en brillance. La chaleur de ces corps presque nus se répand, marque le décor et se mélange à celle des autres. Le résultat est magique, d’une grande beauté et d’un charme doucereux.

Il n’est pas sans rappeler le Pas de deux de Norman McLaren, film de danse tout aussi expérimental réalisé en 1968. Parce qu’on en a jamais assez de beaux corps qui se meuvent, le voici ci-dessous.

Une bonne idée, donc, cette invitation à nous « laisser transporter par l’intensité et la beauté des corps en mouvements ». Parce que c’est vrai, dans le fond. Qu’il soit masculin ou féminin, un corps humain qui bouge bien, c’est beau. Point. La communauté gaie a d’ailleurs toujours su apprécier le corps sous toutes ses formes et n’a jamais eu peur de le célébrer sans complexes.

Seule déception : les deux films présentés ont été tournés avec la technologie 3D, mais il était impossible de nous les présenter ainsi, puisque le Théâtre de Verdure n’a évidemment pas l’équipement requis. J’aurais aimé voir un film où le 3D soutient un propos plus poétique qu’hystérique… M’enfin.

– Joakim Lemieux

Pour la programmation complète de Divers/Cité 2013, c’est ici.